Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à mesure que les livres cessaient de m'émouvoir, de cette église où j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.

C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet horizon.

A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.


CHAPITRE VI

EN LORRAINE

Notre ermitage de Saint-Germain était situé à peu près sur la limite, entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derrière lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble guère au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'éveille d'une longue misère incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siècles du plateau lorrain, nous n'hésitâmes pas à tourner le dos aux Vosges. Puisque nous cherchons uniquement à être éclairés sur nos émotions, le pittoresque des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Même nous nous bornerons à la région que limitent Lunéville, Toul, Nancy et notre Saint-Germain: c'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms même des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience. Le langage populaire a baptisé ce coin «le coeur de la Lorraine». Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le coeur de ses parents fut agité au long des siècles. Dans cet étroit espace, si nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaître des émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier, m'éclairaient sur moi-même.


PREMIÈRE JOURNÉE

NAISSANCE DE LA LORRAINE