SIXIÈME JOURNÉE
CONCLUSION.—LA SOIRÉE D'HAROUÉ
Simon, un peu gâté, selon moi, par l'éducation de la rue Saint-Guillaume, ne goûtait qu'à demi mes intuitions. C'est un historien d'une réserve extrême. Il collectionne et cote les petits faits, sans consentir à recevoir d'eux cette abondante émotion qui, pour moi, est toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours, avaient réveillé des belles-aux-bois qui sommeillent en mon âme; Simon me laissa tout à les caresser. Il me précéda à Saint-Germain; d'ailleurs des repas médiocres, toujours, l'indisposèrent.
Je n'ai pas oublié cette soirée silencieuse, vers les cinq heures, dans la petite ville d'Haroué, où la vieille place est abritée de noyers malades. Le soleil de février, en s'inclinant, avait laissé dans l'air quelque douceur. J'allai, désoeuvré, jusqu'à l'étang que forment les fossés écroulés d'un château pompeux, bâti sous Léopold, et dont la froide impériosité contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol, et toujours les plaines d'eau me disposèrent à la mélancolie. Il me sembla que l'eau elle-même, sous ce climat, désormais vivait avec médiocrité. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne âme de Lorraine, éparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lassé pour que sa douceur posthume me consolât de sa vigueur abolie; et une triste migraine me venait du plein air.
Le pâle soleil couchant offensait mes yeux, striés de fibrilles par la lampe tard allumée sur les actes et les pensées de Lorraine. Nancy, oublieuse du passé, m'avait choqué, mais dans ces campagnes, où tout est souvenir de nos aïeux et qui, repliées sur elles-mêmes, n'ont pas remplacé la grande morte qui les animait, je me sentis avec une netteté singulière l'héritier d'une race injustement vaincue. De rares paysans—mes frères, car nos aïeux communs combattaient auprès de nos ducs—passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce crépuscule. Tristement je les aimais.
A cause de l'humidité je revins jusqu'à l'auberge. Avec le soir, la voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serré que personne n'en descendît pour me presser dans ses bras.
Je dînai mal, impatient d'en finir, à la lueur du pétrole. Ensuite, quand je voulus, malgré l'obscurité profonde, faire quelques pas à l'air, car j'étais congestionné, des chiens hurlant m'intimidèrent. Je rentrai dans l'auberge, disant: «Je suis là, perdu, isolé, et pourtant des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les épanouir.»
Dans cette vieille salle, le silence me pénétrait d'angoisse. Je sentais bien que ce n'était que de l'inaccoutumé, que tout ce décor était en somme de bonté. Dans la nuit répandue, la Lorraine m'apparaissait comme un grand animal inoffensif qui, toute énergie épuisée, ne vit plus que d'une vie végétative; mais je compris que nous nous gênions également, étant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.
Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, où l'on n'a pas sa chaise familière, son coin de table, et où la lampe découpe des ombres inaccoutumées, le meilleur expédient est de se mettre au lit. Ce sans-gêne réchauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes toiles, où, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui au chaud.