Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que facilitaient ma détresse morale et la solitude nue de cette chambre, je projetai hors de moi-même ma conscience, son atmosphère et les principales idées qui s'y meuvent. Je matérialisai les formes habituelles de ma sensibilité. J'avais là, campés devant moi comme une carte de géographie, tous les points que, grâce à mon analyse, j'ai relevés et décrits en mon âme:

D'abord un vaste territoire, mon tempérament, produisant avec abondance une belle variété de phénomènes, rebelle à certaines cultures, stérile sur plusieurs points, où des parties sont encore à découvrir, pâles indécises et flottantes.

Par-dessus ce premier moi, je vis dessinées des figures frémissantes qui semblaient parler. Ce sont les maîtres que nous interrogions à Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon âme.

Je vis aussi de grands travaux accomplis par des générations d'inconnus, et je reconnus que c'était le labeur de mes ancêtres lorrains.

Or, tous ces morts qui m'ont bâti ma sensibilité bientôt rompirent le silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation intérieure que j'avais avec moi-même; les vertus diverses dont je suis le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont créé à travers les âges.

Je leur disais: «Vous êtes l'Église souffrante l'esprit en train de mériter le triomphe; ne pourrai-je pas m'élever plus haut, jusqu'à l'Église triomphante? Comme le veut l'Imitation, qui guide mon effort spirituel, je me suis reposé dans vos plaies; j'ai vécu la passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand mériterai-je le bonheur? L'espoir de m'élever enfin auprès de Dieu me serait-il interdit? Pourquoi, mes amis, ne fûtes-vous pas heureux?»

Alors tous ceux que j'ai été un instant me répondirent.

D'abord LES JEUNES GENS (épars dans les grandes villes, au coucher du soleil): «Il n'est d'autre remède que la mort, et nous nous délivrons résolument ou par des excès désespérés.»

Moi (avec dégoût pour une pareille infirmité de philosophe): «Mes frères, votre solution ne m'intéresse pas, puisqu'elle m'est toujours offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposée un jour, et qu'enfin, si à l'usage elle m'apparaît insuffisante, elle ne me laisse pas la ressource de recourir à un autre procédé. D'ailleurs vous me proposez tout le contraire de mon désir, car j'aspire non pas à mourir, mais à vivre dans ce corps-ci et à vivre le plus possible.»

Alors BENJAMIN CONSTANT: «J'aurais dû ne pas demander mon bonheur aux autres.»