SAINTE-BEUVE: «J'eus tort de chercher à leur plaire.»
... Ainsi parlèrent-ils, et Moi je leur disais:
«Vous souffriez donc pour avoir accepté les Barbares! Vous, que je pris pour intercesseurs, vous n'avez même pas compris la nécessité de l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se crée. Vous ignoriez qu'il faut être un homme libre!»
Étendu sur ce lit, à la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je méprisai douloureusement ces gens-là; je vis qu'ils étaient grossiers. Et ces parties de moi-même, qui m'avaient enchanté jadis, m'écoeurèrent.
L'imitation des hommes les meilleurs échouait à me hausser jusqu'à toi, Esprit, Total des émotions! Lassé de ne recueillir de mes intercesseurs que des notions sur ma sensibilité, sans arriver jamais à l'améliorer, j'ai recherché en Lorraine la loi de mon développement. A suivre le travail de l'inconscient, à refaire ainsi l'ascension par où mon être s'est élevé au degré que je suis, j'ai trouvé la direction de Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure façon de l'approcher. Quand les Barbares nous ont déformés, pour nous retrouver rien de plus excellent que de réfléchir sur notre passé. J'eus raison de rechercher où se poussait l'instinct de mes ancêtres; l'individu est mené par la même loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus puissant qu'aucun des analystes où je me contemplai. Mais, Lorraine, j'ai touché ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es desséchée. Je t'ai une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon découragement. Jusqu'à toi j'avais sur moi-même des idées confuses; tu m'as montré que j'appartenais à une race incapable de se réaliser. Je ne saurai qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures parcelles ne vaudront qu'à enrichir des hommes plus heureux.
Alors la Lorraine me répondit:
«Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont fait témoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si découragée que puisse être ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te donner l'assurance de bien faire, et pour que tu persévères.
«Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-être en ton âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement. Jusqu'à toi, je traversais des formes que je créais, pour ainsi dire, les yeux fermés; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais pas mon mécanisme. La loi que j'étais en train de créer, je la déroulais sans rien connaître de cet univers dont je complétais l'harmonie. Mais à ce point de mon développement que tu représentes, je possède une conscience assez complète; j'entrevois quels possibles luttent en moi pour parvenir à l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta race; tu ne peux être aujourd'hui l'instant qu'elle eût été dans quelques générations; mais ce futur, qui est en elle à l'état de désir et qu'elle n'a plus l'énergie de réaliser, cultive-le, prends-en une idée claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce rêve te soit un univers, un refuge. Ces beautés qui sont encore imaginatives, tu peux les habiter. Tu seras ton Moi embelli: l'Esprit Triomphant, après avoir été si longtemps l'Esprit Militant.»