Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise, j'achetai un livre alors nouveau, le Journal de Marie Bashkirtsef. Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.
Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se garda toujours ardente et fière. Quoiqu'elle n'ait pas nettement distingué qu'elle était mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait l'indépendance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleurée par des sentiments grossiers: elle désira la gloire et elle mourut de la poitrine. Voilà deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle corrigée de la première. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise à lui donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.
Je m'arrêtai tout un dimanche à Lucerne. Les cloches sonnant sans trêve, la neige épandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée, une crise de découragement me prît et me laissât sans sommeil dans mon lit de passage.
Un concert annonçait le Paradis et la Péri de Schumann. Il me parut que sous ce titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je me demandais: «A quoi pensait Marie? Quel monde créa-t-elle pour s'y réfugier contre la grossièreté de la vie?»
Les chanteurs, la musique disaient:
L'éclat des larmes que l'esprit répand...
Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux, Marie cherchait la volupté dans l'imprévu; elle fut trompée par les grands mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la tenta. «La gloire!» disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie le contact avec les étrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassesse naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait à la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de sa sensibilité, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites mains à Bottom. L'éclat des larmes que l'esprit répand transfigure l'univers qu'il contemple.
Les chanteurs, la musique disaient:
... Ah laisse-moi puiser la fièvre...