A cette époque, le goût que je lui gardais prit des proportions vraiment curieuses. Vous connaissez ces inquiétudes nerveuses qui, certains jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les jambes à la hauteur des genoux, et nous réduisent enfin à un geste brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassées, en même temps qu'elles nous font une idée claire des sensations du véritable épileptique. J'avais à l'imagination une angoisse analogue.
Dès l'aube, je lui télégraphiai à son ancienne adresse. Journée déplorable! A travers Cannes, perdue d'humidité, je ne cessais d'aller de l'hôtel au télégraphe, où les employés agacés me secouaient leurs têtes, et mon coeur s'arrêtait de battre, sans que mon attitude perdît rien de sa dignité. Le long de la plage, dans la grande rue, cette journée dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant mon espoir surchauffé à chaque seconde se venait butter contre l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrête brutalement.... Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hôtel, je n'avais encore rien reçu; la totalité des choses me parut sinistre, puis je fus dément.
Comme elle était oubliée, la fille des premiers instants de cette aventure,—celle à qui je voulus bien prêter un sourire doux et maniéré! J'avais à propos d'elle conçu un si violent désir d'être heureux, j'y étais allé d'une telle chevauchée d'imagination qu'en me retournant, je me trouvais seul. De la même manière, sous le cloître, mes saints,—à Venise, Venise,—et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser manger du vide, face à face de mon désir.
Prendre l'express sur l'heure, retrouver à Paris, par l'obligeance des concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile et que je ne lui déplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce délai je serai guéri. Ce bonheur-là, pour me plaire, devrait m'être donné tel que je l'imagine, et à l'heure même où je le désire.
Quant à revivre les jours passés auprès d'elle, vraiment je m'en soucierais peu. Ce qui me désole, c'est la non-réalisation de tout ce que j'ai entrevu en la prenant pour point de départ. Je considère avec affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.
Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un élément essentiel de ma félicité soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui n'est pas Moi?
Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction d'avoir prévu dès la veille, qu'il fallait laisser tout espoir. M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une période de démence. La direction de mon énervement ne me parut pas blâmable, mais seulement son intensité. Il faut avouer que la réussite de mon excursion dans la vie dépassait mes plus belles espérances; vraiment j'avais rajeuni ma puissance de sentir! Et malgré qu'une partie de moi-même, toujours un peu larmoyante, résistât, je m'amusai pendant quelques minutes d'être si parfaitement dupe de la duperie que j'avais méthodiquement organisée.