Le soleil gai courait de la mer bleue et argentée jusque dans ma chambre tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais. Profitant avec un grand sens de cet éclair d'énergie, je pris le train de Nice. De Nice à Monte-Carlo je suivis le côte à pied, dans une atmosphère légère qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:

1° De respirer avec sensualité;

2° De me convaincre qu'aucune des beautés soupirées par moi depuis trois semaines n'était en cette fille: «Je subis une querelle de mes rêves intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma curiosité. Mais, en vérité, je n'ai pas à me mépriser; personne n'a porté la main sur moi. Si je suis troublé, c'est moi seul qui me trouble.»


Je dînai abondamment, et malgré que cette heure (de six à neuf) soit lugubre au sentimental indisposé, je sortis du restaurant plus viril, un peu balloné et un cigare très curieux à la bouche.

L'excellent remède que l'orgueil quand on va s'émietter dans un désagrément! Je relève un peu la tête, je fais table rase de tout les menus souvenirs et je dis: «Quoi! des scénettes touchantes que je fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empêtrer là dedans! Je suis centre des choses; elles me doivent obéir. Je mourrai fatalement, et, si j'en éprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un homme libre, pour jouir méthodiquement de la beauté de notre imagination.»


Les salles de jeu m'ont toujours ennuyé. J'ai pourtant tous les instincts du joueur. Si je m'intéressais à la politique, à la religion et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible. C'est générosité naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espérerais être récompensé au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un peu des nerfs, de désirer avec frénésie risquer ma vie à quelque chose: pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des louis sur le tapis vert, voilà qui n'intéresse pas la dixième partie de moi-même. Et si je perdais, tout mon être serait annihilé. Car sans argent, comment développer son imagination? Sans argent, plus d'homme libre.

Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre direction de son mécanisme. Le joueur de Monte-Carlo est là pour se fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne, c'est un homme qui ne possède plus et qui compromet ses plaisirs de demain.—Ainsi, j'allais à Paris faire une expérience sentimentale afin de me réveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop fade). La chance a tourné, j'ai été pris. C'est que j'avais choisi une des loteries les plus grossières: l'amour pour un être! L'homme vraiment réfléchi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.

J'ai trempé dans l'humanité vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez expert à mécaniser mon âme pour les détourner. C'est une honte, ou du moins une fausse manoeuvre, qu'après tant d'inventions ingénieuses où je les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je n'ai pas choisis, et qui ne présentent pas d'intérêt.