Sortons de ce Casino où des hommes, d'imagination certes, mais d'une imagination peu ornée, mes frères sans doute, mais de quel lit! cherchent comme moi réchauffement, et à ce jeu se brûlent. Je suis un joueur qui pipe les dès; désintéressé du résultat que je connais, j'ai l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux détails de la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!

Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossière salle d'attente, auprès du wagon léger dans lequel je traverserai la vie, prévenu de toutes les stations et considérant des paysages divers, sans qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des plus délicates roses, si cet usage n'était pas théâtral!


Je repris le train de Cannes. Auprès de moi des officiers de marine causaient, et je fus frappé tout d'abord de leur simplicité, de la camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraîchissais à les suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de plaisanterie mathématique particulier aux élèves de Polytechnique ou de Navale:

—Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup, puis de s'éloigner.

Ah! l'admirable vérité, m'écriai-je entre Villefranche et Nice, dans les cahots du wagon, et comme cela confirme ma théorie! Dans la vie, la somme des maux, nul ne le conteste, est supérieure à celle des bonheurs. Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon système d'aimer et d'être aimé, c'était bien de m'y risquer un jour; mais la sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante jours!


Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas à l'hôtel de lettre de l'Objet.

Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours déprimante, ne vînt pas me désespérer à nouveau, et, à mon réveil, je me parus satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut être indulgent aux convalescents, et ne pas trop demander à leurs forces trébuchantes.

Le lendemain, je partis pour m'aérer n'importe où.