Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Église dans son sublime office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront d'une belle prière,—effusion et méditation,—sur la terre de mes morts.
Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.
Quand des libertins s'élevèrent au milieu de la France contre les vérités de la France éternelle, nous tous qui sentons bien ne pas exister seulement «depuis le temps d'Olivier Cromwell» nous dûmes nous précipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivées pour avoir étouffé en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes; quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts. Je n'accourus pas «soutenir des autels que j'avais ébranlés», mais soutenir les autels qui font le piédestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte préalable et nécessaire.
Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication pro domo? Je ne mérite pas les reproches ni le veau gras que connut successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passé à renier. Nous avons voulu maintenir la maison de nos pères que les invités ébranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers à leur place (l'anti-chambre,—en style plus noble, l'atrium des catéchumènes), nous reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements où se plurent nos aïeux.
On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres expressions nationales que la propagande politique, bien qu'à cette minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, après la victoire, nous ne penserons pas à nous interdire l'art total. «Ironie, pessimisme, symbolisme» (que dénonce M. Doumic), sont-ce là de si grands crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns des plus grands génies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen de tirer quelque chose de ces velléités de symbolisme que les critiques devraient aider et encourager, plutôt que bafouer,—et ce rôle d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,—car en vérité, comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinée du pays et aider à son développement, si nous perdions le sentiment de notre propre activité et si nous nous découragions de la manifester par ces spéculations littéraires, dont notre conduite présente démontre assez qu'on avait tort de se méfier?
(Scènes et Doctrines du Nationalisme.)
Sur le même thème, on peut voir le 2 novembre en Lorraine, dans Amori et Dolori sacrum.
Dans l'édition de 1899 le texte était suivi de la petite note suivante et gui était signée de l'éditeur: