Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de Bérénice!

Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue, mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur; elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité, il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire. Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les balbutiements d'un être faible.

—Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra pas à ta mort.

Je crus entendre une voix:

—Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier, auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une créature simple et bonne.

—Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi, dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?

Bérénice me répondit:

—Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct, tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite. Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

—Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin d'Aigues-Mortes!

—J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses, quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique, car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse, propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements à courte vue.