Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.
Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain.
En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils cessent d'abord d'être des opprimés!
Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette indication ce traité de la culture du moi eût été incomplet. L'argent, voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite dans Sous l'Oeil des Barbares, furent l'endroit où s'élaborèrent jadis les règles pratiques pour devenir un homme libre, et où se forma cette admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne d'inconscient, Philippe retrouva dans le Jardin de Bérénice.