Marie Bashkirtseff se fût étonnée qu'on confondît son cosmopolitisme avec le sentiment des catholiques, et ceux-ci de même se pourraient choquer. Chez les uns et chez les autres, ne serait-ce pas connaissance insuffisante des besoins qui les animent? Ces gens qui renoncent à tout et ces gens qui désirent tout sont bien faits pour s'entendre. Les uns et les autres, en effet, ne se satisfont de rien; ils ont à un degré tourmentant le sens du précaire, le désir de la perfection. Oui, cosmopolites et catholiques sont de la même famille, et simplement nous devons nous étonner qu'à une même époque on puisse mener par des sentiers si différents la même poursuite du divin.

Afin que mademoiselle Bashkirtseff touchât en quels points ses sentiments s'accordaient avec le plus exalté catholicisme, et pour illustrer d'une anecdote romaine le tableau que je trace de la vertu surhumaine de cette ville, j'eusse aimé lui proposer un idéal de désintéressement auquel elle était bien digne d'atteindre. Connaissez-vous l'histoire d'Alexandrine d'Alopéus et d'Albert de la Ferronays, telle que nous la raconte le Récit d'une sœur et dont nous sommes quelques-uns à demeurer aussi émus que du Journal de Marie Bashkirtseff, car ce sont là deux monographies d'une sensibilité héroïque embellies par le romanesque de la beauté et de la mort.

Mademoiselle Bashkirtseff, qui était toute remplie d'une ardeur un peu naïve pour les rapins et pour le dessus du panier parisien, m'eût sans doute interrompu aux premiers mots que je lui eusse dit d'un livre, réservé pour l'ordinaire aux jeunes femmes un peu timorées de province. «Ne souriez pas, lui répliquerais-je, le goût que j'ai pour Albert de La Ferronays part des mêmes préoccupations qui m'attirent vers vous. L'étrange importance que vous attribuez au talent! Et quand, à les juger de notre point de vue d'école, il serait prouvé que leur langue est terne et leur vocabulaire banal, en voilà un bel empêchement à ma violente sympathie! Je les aime parce qu'ils ont eu de l'exaltation désintéressée.» Ils ont éprouvé l'amour pur dont Leibnitz a donné une définition que je veux rapporter, car, avec leur sécheresse, ces esprits, tels encore Comte et Spinosa, passent singulièrement les gentillesses des artistes. «L'amour pur, dit-il, c'est d'être porté à trouver du plaisir dans les perfections ou dans la félicité de l'objet, et par conséquent à trouver de la douleur dans ce qui peut être contraire à ces félicités. Cet amour a proprement pour objet les substances susceptibles de la félicité, mais on en trouve quelque image à l'égard des objets qui ont des perfections, sans les sentir, comme serait, par exemple, un beau tableau. Celui qui trouve du plaisir à le contempler et qui trouverait de la douleur à le voir gâté, quand il appartiendrait même à un autre, l'aimerait pour ainsi dire d'un amour désintéressé, ce que ne serait pas celui qui aurait seulement en vue de gagner et de vendre ou de s'attirer de l'applaudissement en le faisant voir.» Albert de la Ferronays poussa l'amour jusqu'à offrir à Dieu sa vie pour qu'Alexandrine d'Alopéus, une protestante qu'il aimait, connût la vraie religion. Peu après, il mourut, et, auprès du lit de leurs brèves amours, devenu par l'intensité de son vœu d'idéaliste son lit de mort, une parcelle de l'hostie qui allait être son viatique fut la première communion de sa jeune amante. Combien il m'humilie déjà cet homme singulier assez désintéressé pour souhaiter la mort entre les bras de celle qui l'enivre, afin qu'elle soit encore ennoblie par la possession de la vérité; mais, où je suis glacé de dégoût envers moi-même, c'est quand je vois celle qui prit sur les lèvres refroidies du mort un don si fort de mépriser les choses périssables qu'elle s'éleva jusqu'à dire: «Lorsque j'ai été dépouillée de tout, c'est alors que mon bonheur et mes délices et mon amour ont commencé.»

Le voilà ce sentiment du précaire et cet élan vers la perfection, par quoi sont emportés, aussi fort que les catholiques, ces cosmopolites qui se pressent de pays en pays, de passions en passions, enthousiastes et jamais possédés, renonçant chaque jour et désirant toujours, les yeux fiévreux et les mains sans prise, parce qu'aucune des formes passagères qui emplissent l'univers ne leur livre le non-périssable, le divin. Hautain idéalisme où communient, sans se reconnaître, le cosmopolite qui ne veut plus ni ciel ni patrie, ni foyer, et le catholique qui renie même d'être de cette terre. Nul lieu ne les contentera, hors Rome où veillent les Sybilles de Michel Ange, dont les yeux graves font voir une âme goûtant le plaisir amer d'adorer ce qui ne meurt pas, au milieu de tout ce qui passe.

A notre cosmopolitisme, à notre dilettantisme, à notre cher nihilisme enfin, pour dire le mot qui résume le mieux notre déracinement moral, la grande ville catholique restitue leur sens complet, en même temps qu'elle leur donne une haute allure. A sa lueur nos dégoûts et notre ardeur m'apparaissent ce qu'ils sont en réalité, un sentiment religieux. Mademoiselle Bashkirtseff fut emportée par une injuste mort avant d'avoir profité de l'éducation de Rome. Il faut pourtant lui en assurer le bénéfice dans la légende que nous lui organisons.

Paris, par sa coquetterie et sa bonne grâce, Londres, par l'hospitalité solide et digne de ses cercles et de ses petites maisons, Venise, par sa fièvre romantique, se font accepter du premier abord. Mais Rome est une acquisition si lourde qu'une âme de vingt ans défaille. Cette ville-là, tout épurée de vulgarité, n'est pas une jolie maîtresse qui accueille et caresse nos habitudes, c'est une impérieuse qui froisse et rompt en nous ce qu'elle estime indigne. Plus tard Marie Bashkirtseff s'y fût plu; qu'y fût-elle devenue?

Sans qu'on puisse en douter, son bohémianisme, qui n'était d'abord que l'agitation d'une petite personne de race jeune et sensuelle, et que Paris transforma jusqu'à être un sentiment désintéressé, la recherche du beau, Rome l'eût élevé au point qu'il fût devenu le mal familier aux grands idéalistes qui se lassent de tout parce que seule la perfection les satisferait.

Honoré soit-il, ce sentiment du précaire qu'eut avec tant d'intensité cette petite fille; nous avons eu raison d'y méditer. Il nous fait participer à ces mépris supérieurs que ressentent pour la réalité, pour leur moi actuel, tous les hommes soucieux de l'univers qu'ils renferment en puissance et du moi supérieur qu'ils ne sont pas encore. Maintenant que je lui ai constitué toute sa valeur légendaire, celle que je saluais du nom bassement moderne de «Notre-Dame du Sleeping-car» nous apparaît une représentation de la force éternelle qui fait surgir des héros dans chaque génération, et, pour qu'elle nous soit de bon conseil, cultivons sa mémoire sous le vocable hautain de «Notre-Dame qui n'êtes jamais satisfaite

TABLE DES MATIÈRES

Traitement de l'ame[IX]
Une visite à Léonard de Vinci.
(Hommage aux analystes du moi).
[1]
Une visite à Latour de Saint-Quentin.
(Hommage aux psychologues).
[15]
La légende d'une cosmopolite.
(Hommage aux néo-catholiques).
[33]