Oui, Rome qui fut à tous les siècles le cœur de l'Europe est encore telle du point particulier d'où nous l'envisageons, et s'il faut à notre imagination un lieu idéal où placer cette jeune cosmopolite qui représente pour nous la sensibilité la plus moderne, c'est encore Rome que nous élisons. Aucun des frissons qui agitent l'humanité n'est absent de Rome. J'accorde qu'ils n'y sont pas toujours aisés à distinguer. Avec sa force de cohésion, cette reine impose à tant de traits disparates une harmonie qui déroute et accable nos esprits amusés. Mais en faisant l'unité avec toutes ces parcelles de l'esprit humain, elle le grandit singulièrement. Tout ici prend sa pleine intensité et, bénéfice de l'harmonie, tout ici porte avec soi sa cause. C'est au point que l'on pourrait dire qu'à Rome chaque mouvement de l'âme se présente moins sous une forme individuelle que sous forme de loi. Là seulement, le cosmopolite met à leur plan les notions qu'il a recueillies à travers la civilisation européenne. Certains de mes soirs romains, enivré de cette forte éducation, je fus tenté de croire que les plus amples fragments de l'univers civilisé ne valaient que comme détails agrandis de la fresque humaine que Rome nous présente.
L'art de se servir des hommes, l'art de jouir des choses, l'art de découvrir le divin dans le monde, qui sont, n'est-ce pas, les trois amusements, le jeu complet d'un civilisé, Rome les enseigne, et d'une maîtrise incomparable!
1o Est-ce la mélancolie des souvenirs, ses trésors d'art entassés ou les intérêts religieux, mais Rome présente une variété de nations, un mélange de sociétés, un concours de politiciens, d'aristocrates et d'artistes, en même temps qu'une diversité de luxe, de poésies et de douleurs telle que, pour pénétrer les cœurs rares, les grandes intrigues et l'histoire des peuples, pour apprendre à se servir de la société, nul séjour ne prévaudra contre celui-ci, si l'on observe d'autre part qu'aucun des hommes supérieurs réunis là n'y vient pour se distraire de soi-même, mais que chacun au contraire est enfoncé plus avant dans sa noble manie par la gravité incomparable de cette ville.
2o La beauté des choses, d'autre part, c'est à Rome seule qu'on s'en fait une complète éducation, parce que loin de surgir au milieu du monde, comme ces fleurs sans analogues que sont les arts de Florence, de Venise et de Flandres, les galeries de Rome sont composées des plus riches échantillons de la sensibilité occidentale. En décorant ses hôtels familiaux des œuvres de toutes les époques et pays classiques, Rome restitue à l'art son véritable sens. L'œuvre d'art, en effet, se propose de résumer dans une formule essentielle et avec une émotion communicative des états psychiques et de nous y faire participer, pour nous dédommager que nous n'ayons pas la puissance ou l'occasion de les vivre. Dès lors cette ville,—de laquelle j'indiquerais aisément la faiblesse, qui est tout de même de ne voir dans la nature que la dignité humaine,—en appelant tous les arts à l'éducation de l'homme fait l'homme du moins plus complet.
Peut-être, à ce que je dis du caractère d'universalité de l'art à Rome, objectera-t-on que Michel-Ange semble bien exprimer le génie particulier de cette ville avec autant d'étroitesse que Tiepolo la fête mélancolique de Venise,—Sodoma l'ardente passion de la ville où sainte Catherine eut ses extases,—Botticelli la grâce cérébrale de Florence—et Watteau le génie indulgent et exquis du vrai Paris des Parisiens. Mais précisément de ce fait qu'on voudrait me présenter comme une contradiction, je tire mon meilleur argument. Il est vrai que Michel-Ange est si particulier qu'on le confond avec le génie de Rome même; or, ce que nul ne contestera, c'est qu'il exprime toute la puissance d'étreindre de la sensibilité humaine. Ses sybilles ne sont pas comme les filles de Watteau, de Botticelli, de Sodoma, de Tiepolo, l'humanité raffinant à droite ou à gauche, elles sont tout l'homme poussant plus avant ses vertus, l'homme plus virilisé.
3o Au reste, les églises, quel qu'ait été le goût de Marie Bashkirtseff pour les salons et pour l'art, demeurent le véritable rendez-vous de qui voyage avec le souci des choses psychiques. C'est encore là que, jusqu'à cette heure, l'humanité a le mieux témoigné sa recherche du divin, et par cette antique consécration elles attirent ceux-là mêmes de nos modernes qui ont perdu le sens des dogmes. Or quelle ville opposerait ses basiliques à Rome? Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, la cathédrale de Cologne, Saint-Marc de Venise, Sainte-Sophie de Constantinople, dans leur éclatante diversité apparaissent chacune comme la fièvre mystique particulière au pays qui les éleva. Mais Rome rassemble toutes ces fièvres pour en faire une force harmonieuse, et, appuyée sur trois cent quatre-vingt-neuf églises, elle fait voir à notre imagination la chrétienté entière, l'Eglise.
Le catholicisme! Voilà où tendent et s'expliquent tous les mouvements de notre cœur, qui n'est obscur et mal à l'aise que pour avoir accueilli les fièvres de cinq ou six peuples. C'est tiraillé par elles que le cosmopolite, toujours incomplètement satisfait, erre à travers l'Europe; il les satisferait dans la capitale où convergent toutes les nations.
Tandis que sonnait le beffroi de Bruges, Marie Bashkirtseff, qui venait de visiter les Memling, se sentait, j'imagine, un peu béguine et une part d'elle demeurait inoccupée; de même, par un lourd soleil de printemps si, quittant le café Quadri, elle prit le frais aux voûtes de saint Marc, elle s'y sentit dominée d'un rêve sensuel d'Orient et une part d'elle soupirait encore. J'ai connu ces insuffisances des plus nobles stations, mais un soir de mai, vers les cinq heures, sous le chêne de San Onofrio où le Tasse sentit sa piété, compliquée des délicatesses de l'héroïsme et de la volupté, s'exalter jusqu'à la folie, je voulus baiser cette terre romaine, car je compris que de ceux qui l'ont foulée, j'ai hérité toutes mes chères façons de souffrir et de jouir.
Qu'à saint Pierre d'autres discutent ces froids espaces et cette pompe architecturale, pour moi j'y distinguais seulement les confessionnaux qui tapissent cette immense enceinte et où l'on parle toutes les langues. C'est ici le point mathématique où tous les soupirs civilisés se confondent pour former la sensibilité chrétienne. Tant d'émotions qui furent apportées sous cette coupole des points extrêmes de la chrétienté, en se réalisant dans une âme, la formeraient la moins marquée de particularités qu'on puisse imaginer et la plus capable de s'accommoder sans froissement des milieux les plus divers. L'âme qui serait faite de tous les péchés, inquiétudes et scrupules qui vinrent ici chercher la paix, serait exactement celle que nous nous représentons sous le nom de sensibilité cosmopolite. Pour moi, jamais je ne franchis ce seuil fameux sans qu'une émotion d'être au point le plus sensible de l'humanité m'inclinât à m'agenouiller. Là seulement, parmi ces directeurs de consciences polyglottes, j'eusse pu trouver quelqu'un qui parlât ma langue. Là seulement eût été chez elle Marie Bashkirtseff, notre sœur, si belle, parce qu'elle était ardente de toutes les inquiétudes de tous les peuples.