Le suffisant dédain eût enseigné Marie Bashkirtseff à considérer les peintres, les écrivains, les artistes, simplement parce qu'ils ressentent des émotions qu'elle éprouvait elle-même. C'est pour cette qualité de leur sensibilité qu'ils méritent qu'on les classe avec honneur. Quant au don qu'ils possèdent de traduire et de fixer leurs sentiments avec des couleurs, des phrases ou du marbre, cela les désigne comme des utilités agréables, nécessaires dans toute maison réellement bien montée, mais ne peut, en aucun cas, les placer dans la hiérarchie plus haut que les âmes de leur qualité. Or, telle est, pour sa profondeur et son étendue, la qualité d'âme de mademoiselle Bashkirtseff que nos talents les plus fêtés ne sont à ses côtés que petites flûtes près d'une partition complète. Parce qu'en cette âme, toute jeune et toute faible qu'elle fut, retentissait après tout la sensibilité humaine, je dis qu'aucune de nos meilleures flûtes ne pourrait l'exprimer entière et qu'elle les possédait toutes. Elle eut dans sa petitesse le sens de l'universel. N'ayons pas cette grossièreté de la confondre avec des spécialistes, fussent-ils, d'ailleurs, d'excellents ouvriers peintres.
C'est encore au nom du suffisant dédain, dont elle était tout animée bien qu'elle en eût mal conscience, que je ne puis comprimer sa mémoire dans Paris. Sans doute, elle désira la notoriété passagère et bruyante que donne notre ville; je ne le lui reproche pas; même ce serait manquer de compréhension qu'insister sur l'enfantillage du désir qu'elle avouait pour des médailles au salon, de la réclame dans le Figaro, et de la vogue dans les maisons où l'on dîne. Cela satisfaisait sa conception momentanée de la vie. C'étaient les conditions de l'existence qu'elle désirait pour l'instant. N'est-ce pas un des traits de cette sensibilité ardente dont nous révérons en elle un des types les plus complets, de ne vouloir rien laisser sans y participer? Paris méritait assurément d'être une des stations de sa sensibilité, et c'est cela seulement qu'il lui fut. M. Theuriet, qui a édité ce que possède le public du «Journal de Marie Bashkirtseff», a insisté de préférence sur ces années d'atelier, de concours, et tous ces petits soucis parisiens; nous projetons de publier in extenso ce Journal, et il nous donnera de Marie Bashkirtseff vingt attitudes pour une que nous lui vîmes d'abord.
Marie Bashkirtseff avait, en effet, toute jeune, amalgamé cinq ou six âmes d'exception dans sa poitrine trop délicate et déjà meurtrie. Quand elle mourut dans cet atelier de la rue de Prony, elle possédait dans son cerveau les livres de quatre peuples, dans ses yeux tous les musées et les plus beaux paysages, dans son cœur la coquetterie et l'enthousiasme. Toute jeune pèlerine qui cherche à travers l'Europe une fièvre dont on ne se lasse point, Marie Bashkirtseff nous laisse son souvenir à chérir, sa légende à amplifier, comme la plus émouvante représentation de la sensibilité cosmopolite.
Vous pouvez vous évoquer Gœthe, d'après une gravure allemande, étendu sous un bel arbre, dans un abondant paysage de la fraîche patrie germaine; Byron qui galope sur le sable jaune du Lido, au long de l'Adriatique désolée; Balzac, dans une chambre sombre au milieu du Paris nocturne, et qui s'échauffe méthodiquement de soucis d'argent et de grandiose sociologie; mais de Marie Bashkirtseff, quelle image, quelles mœurs, quelle patrie? Cette cosmopolite qui n'a ni son ciel, ni sa terre, ni sa société, c'est une déracinée. Dans le bréviaire des idéologues, pour exprimer son bohémianisme moral, si étrangement compliqué de délicatesses, faudra-t-il pas que par un trait un peu grossier, mais significatif, nous l'inscrivions sous le vocable de Notre-Dame du sleeping-car?
Et pourtant mademoiselle Bashkirtseff, tandis qu'elle mène de prairie en prairie l'élégant troupeau de ses curiosités et bien vite épuise les beautés qui l'avaient attirée, nous livre deux ou trois images où l'on peut profiter. Assurément, elles ne valent pas plus que des photographies instantanées. Nous ne prétendons pas saisir une des attitudes momentanées de cette inconstante, la donner comme son portrait et nous en contenter. Mais ces «instantanés» fournissent des compositions de lieu, comme dit Loyola, à notre goût pour la méditation. Certains instants de sa délicate bohème me sont particulièrement significatifs.
Sous nos yeux mi-clos, l'ingénieuse complaisance que nous avons vouée à cette jeune fille nous la représente, qui naît à la puberté dans un bien de la Petite Russie. Plaines sacrées pour nous qui ne les visitâmes que d'imagination! Sous les brouillards qu'y met notre ignorance, elles font battre de tristesse et d'impatient amour nos cœurs. Dans ce là-bas se forme la beauté où, j'en suis sûr, s'épanouira ce sentiment informe qui nous remplit tous, jeunes gens, en qui les torrents de la métaphysique allemande ont brisé les compartiments latins. Là-bas, c'est où mademoiselle Bashkirtseff reçut comme les choses du monde les plus naturelles cette vigueur d'esprit et de sensualité qui nous restitueront le sens de l'amour, à nous autres de qui les pères ne savaient plus que comprendre.
Mon imagination l'évoque encore qui fréquente les villes d'eaux de Bohême, verdoyantes et pleines d'une musique qui, le soir, assombrissait les âmes sans amour. Puis elle fut à Nice, fringante sous le soleil et portant au corsage des anémones, des mimosas mêlés aux brins de tamaris.
Mais ces cadres, très suffisants pour emprisonner à jamais dans notre souvenir tant de jeunes étrangères élégantes et romanesques, ne sauraient contenir celle qui fut en outre passionnée de Spinosa. Si mademoiselle Bashkirtseff doit être dite cosmopolite, c'est moins encore pour sa vie errante que pour son intelligence. Elle put bien se prêter aux hivers du littoral, aux printemps de Paris, à la saison de Londres; elle s'accommodait de toutes les mœurs (car il y a dans nos modernes cosmopolites ce que l'éducation classique nous dit d'Alcibiade qui fut à Sparte le plus austère des hommes et chez les Perses plus mol qu'aucun voluptueux), mais rapide à posséder le suprême ton de chaque milieu, Marie jamais ne s'en satisfit: elle s'épuisait de désir vers la fièvre du lendemain, dont les frissons lui devaient être également médiocres et vains. De là son perpétuel vagabondage, fait du désir que son âme fût la somme des enthousiasmes et aggravé de l'insuffisance de toutes les émotions où elle avait participé; de là aussi notre conviction raisonnée qu'après tout la ville où cette jeunesse inquiète et magnifique se fût trouvée la moins dépourvue, c'est la cité éternelle, la ville catholique, la capitale, Rome.
Rome, en effet, malgré son caractère éminent, est moins un lieu particulier que le plus complet abrégé de la culture européenne. Elle est faite des plus graves fragments de l'humanité. Marie Bashkirtseff, élégante et nerveuse, et qui n'avait que vingt ans, ne pouvait certes s'identifier à ce colossal Panthéon, mais elle s'y sentait à l'aise parce que cette atmosphère lui offrait un peu de toutes les poussières qui, à travers le monde, avaient délicieusement desséché sa bouche de jeune pèlerine. Elle n'y était privée d'aucune des ardeurs qui l'usaient, mais faisaient pour elle tout le prix de la vie.