LA LÉGENDE
D'UNE
COSMOPOLITE
Aux Néo-Catholiques.
Certains lieux fameux dans l'histoire de la sensibilité humaine portent nos âmes au delà de nos propres émotions et nous communiquent les fièvres qui les remplirent un jour. Telle la plage d'Elseneur où l'obscur Hamlet lamentait la mort de son père et ses chagrins personnels, telles les chambres trop étroites d'Auxonne, de Dôle et de Seurres où le jeune Bonaparte essayait en écritures déclamatoires son génie qui, si les trônes n'avaient pas été vacants, nous eût donné un Byron. Ce sont là des stations idéologiques aussi puissantes sur l'imagination que telles stations thermales sur des tempéraments déterminés, et les pèlerinages catholiques, d'un ordre analogue, font voir merveilleusement que cette méthode d'exaltation intellectuelle réunit toutes les conditions pour tourner en passions la curiosité et le respect.
Mais chaque génération se choisit ses lieux de dévotion préférés, et c'est même dans ces élections que se révèlent les variations de la sensibilité. Qui de nos jeunes gens les plus récents songerait à s'émouvoir devant la maison close de l'avenue d'Eylau où s'éteignit une gloire retentissante! Nos jeunes aînés, tel M. Catulle Mendès ou encore M. Camille Pelletan, doivent nous plaindre de cette froideur, et, malgré toute leur compréhension, ils suspecteront notre bonne foi, si j'ajoute qu'indifférents à la dernière demeure de Victor Hugo, nous sommes émus par certain petit hôtel du quartier Monceau! Certes, le sens de la mesure nous garde d'opposer notre goût à leur culte; simplement, nous sommes de ces dévots qui s'émeuvent dans une chapelle étroite mieux qu'à l'église cathédrale. Au 61 de la rue de Prony vécut quelques années et mourut mademoiselle Marie Bashkirtseff, bien faite pour passionner ce millier d'esprits compréhensifs et dégoûtés dont le ton attirant et irritant depuis quelques années intéresse la critique. Leur trait principal est peut-être que, froissés par toute inélégance, ils sont cependant plus soucieux d'éthique que d'esthétique; ils aiment, pour tout dire, la vie intérieure des êtres plus que leur pittoresque extérieur. La monographie qu'a laissée cette jeune fille et qu'on a publiée sous le titre de «Journal de Marie Bashkirtseff» les satisfait mieux qu'aucune composition de nos écrivains de métier.
Je ne referai pas la biographie de mademoiselle Marie Bashkirtseff, d'autant mieux connue que c'est des détails de sa vie que ses fidèles nourrissent leur culte. Cette jeune fille, en effet, en dépit de ses succès de peintre, en dépit de sa mort cruelle à vingt-six ans, en dépit même de ses dons d'écrivain, les passionne uniquement par la sensibilité particulière dont elle vivifia les moindres circonstances de sa vie. Nulle existence qui offre une plus instructive collection de ces traits de clairvoyance et d'ardeur morale si fort à la mode des intellectuels d'aujourd'hui. Offert par une jeune fille et précisément par une fille parée de ce charme russe, brutal et raffiné qui, seul, nous émeut à cette heure, un tel état d'âme devait acquérir sur des jeunes gens un prestige particulier, et, en vérité, il leur inspire ce sentiment voisin de l'amour, sans lequel il n'est pas de féconde méditation.
Sans doute, cette façon de concevoir la vie qu'expose mademoiselle Bashkirtseff, vingt autres l'ont affichée. Mais avaient-ils de cette enfant élue la souplesse, la spontanéité et toute la sève vivifiante? A aucun des plis de sa robe, je ne retrouve cette poussière de bibliothèques dont les plus vivants de nos contemporains sont enlaidis. Et telle est la force dont une beauté sincère dispose pour nous révéler le sens de nos propres sentiments que nulle part je n'ai mieux approché la formule des âmes de demain que dans la petite maison de la rue de Prony. J'y allais par ce court chemin que la jeune fille elle-même parcourut tant de fois, alors qu'elle visitait Bastien Lepage mourant dans cette maison de la rue Legendre où, par une rencontre qui me touche, j'ai succédé au bon peintre qu'elle aima comme un frère. La mère inconsolée de celle que nous rappelons m'a dit comment Bastien Lepage, apprenant la fatale nouvelle, cacha ses pleurs contre les coussins où lui-même n'avait plus que trois mois à attendre la mort. Mademoiselle Bashkirtseff fut victime de ces miasmes terribles qui volent épars dans Paris; j'ai vu sur son bureau Kant et Fichte ouverts à des pages passionnantes dont la mort interrompit pour elle la logique. Ses livres, ses tableaux, quelques menus objets d'un usage familier, et son image à tous les âges font de ce petit hôtel un touchant oratoire où la piété maternelle continue à servir, comme elle fit pour la jeune vivante, l'âme élégante et d'infinie ressource qui s'est effacée.
L'hôtel de la rue de Prony, la villa de Nice pleine des roses qu'elle aimait et le tombeau du cimetière de Passy, c'est à madame Bashkirtseff qu'il appartient de les maintenir, mais cette émouvante jeune fille, nous sommes quelques-uns de sa race spirituelle qui la maintenons dans notre imagination et, s'il est permis, près de notre cœur. Or, après six années, quand elle a pris dans la mort un recul suffisant, ne convient-il pas que, pour parfaire cette figure exceptionnelle et pour en dégager toute la valeur symbolique, nous lui organisions sa Légende?
Et tout d'abord, admettrons-nous que le petit hôtel de la rue de Prony fasse un cadre satisfaisant à la plus inquiète des cosmopolites? Quand nous la chérissons pour son ardeur, pour ses dégoûts et pour sa compréhension, est-ce parmi ses toiles, est-ce même dans notre Paris que notre rêverie l'évoque?
Nullement. Voir en elle un peintre ou une Parisienne, c'est étrangement la réduire. Sans doute, ces tableaux que madame Bashkirtseff a refusés aux sollicitations de tant d'étrangers—des Américains surtout, passionnés plus qu'aucun pour cette étrange jeune fille—font voir un grand sens de la nature et beaucoup de bonté. On le constate d'ailleurs à toute ligne de son Journal, sa clairvoyance des insuffisances de la nature n'excluait pas chez elle la pitié; sa susceptibilité de délicate ne l'empêcha jamais de percevoir ce qu'il y a d'immortel dans les plus humbles fragments de l'univers. Elle possédait le don précieux d'être pénétrée par la douce lumière qu'il y a dans le regard des chiens interrogeant leur bon maître. Mais précisément sourions qu'elle ait prêté de l'importance au talent, elle qui possédait la chose essentielle et si rare: une intelligence indulgente. Et s'il faut la goûter de ce qu'elle ne méprisait pas tous ces gens de l'atelier Julian où elle étudiait la peinture, s'il est vrai qu'elle se diminuerait et nous irriterait en montrant à leur égard les mêmes sentiments qu'en ont, pour d'insuffisantes raisons, des notables mal cultivés, du moins, affirmons que le goût qu'elle leur montra était compréhension, mais non pas identité. Elle les appréciait, mais en se gardant. C'est pourquoi nous ne voudrons pas, sous peine de déformer sa physionomie, l'installer dans notre mémoire comme une artiste peintre.
Précaution essentielle! et toutefois je doute, tant cette jeune fille se donnait à ses enthousiasmes, qu'elle ait jamais pris une conscience nette de cette différence que ses admirateurs sont bien forcés d'établir entre elle et nos meilleurs ouvriers d'art. Par quelle délicieuse naïveté s'attardait-elle à rivaliser avec mademoiselle Breslau? En vérité, il eût été fort opportun qu'on indiquât à mademoiselle Bashkirtseff la doctrine qu'elle était autorisée à pratiquer, la doctrine du suffisant dédain!