Certes, avec quelque habitude des gestes et des formules convenues, vous découvrirez une forte variété de caractères qui pourront vous distraire. Le monde des arts et les couloirs de la politique, les salons et la rue, la Bourse et le Palais, autant de théâtres où, sans grand effort, se procurera un bon fauteuil d'orchestre celui qui sait utiliser les libertés de 1789. Mais quoi! des poètes naïfs, des penseurs, des habiles sans générosité et des sots prétentieux défilent au bout de ma lorgnette amusée! mon cœur dispersé s'attriste à ce panorama, comme il fit dans les salons de La Tour. Des figures! des figures! Ah! qui me délivrera de tant de figures?… Ici l'analyste méprise un peu ma rapide satiété et me raille:
—«Si tant de visages marqués par la vie ne vous suffisent pas, dit-il, joignez-y le petit Bara qui fut historique en montrant son derrière.»
—«Ah! le derrière du petit Bara! lui répondrai-je, combien je l'aimerais si je pouvais participer à l'héroïsme dont il est le geste!»
Se passionner autant que n'importe quel passionné, tel serait le bonheur profond.
En vain voudrions-nous borner notre jeune instinct au rôle d'observateur! Amusement d'épiderme! Sous ce masque de curiosité distraite, je vois l'analyste qui bâille. «Puissances invincibles du désir et du rêve! s'écrie Taine, on a beau les refouler, elles ne tarissent pas.» La vie n'est qu'un spectacle, disait l'analyste, et il la regardait passer des hautes fenêtres de sa tour, mais chaque belle fièvre, en s'éloignant, lui laissait un de ces regrets qui, accumulés, rompront la digue: l'analyste un jour se laisse envahir par son rêve. Pas plus que Taine et les autres, La Tour n'y a échappé. Cet observateur minutieux se préoccupa de systématiser le monde.
Il philosopha sur son art d'abord, puis sur l'organisation des sociétés; et dans son désir d'embrasser l'univers, il en vint à régler le cours des astres. Sa manie était de dégager l'harmonie qui gouverne les choses; c'est le dernier mot des observateurs; ils veulent ordonner cette masse d'objets particuliers dont ils se sont fait des images précises. De telles passions, débridées dans des âmes qui longtemps se raidissent, poussent souvent jusqu'à la folie. Le panthéisme de La Tour offre au moins des bizarreries. On nous montre cet observateur minutieux qui dans ses promenades s'adresse aux arbres et, les serrant dans ses bras, leur dit: «Bientôt, mon cher ami, tu seras bon à chauffer les pauvres.» Dans son rêve métaphysique, pour aider à l'incessante transformation de la matière et parce qu'il était convaincu de l'unité de substance, il dévora parfois ses excréments.
C'étaient là de fâcheuses méthodes. La Tour n'était pas doué pour saisir cette âme du monde qu'il entrevoyait. Ce merveilleux physionomiste prêtait à l'univers une figure insuffisante. Je ne m'en étonne pas, ayant vu à ce musée de Saint-Quentin son portrait peint par Perroneau. «La Tour, écrivais-je aux marges du catalogue, fait l'insolent, mais ne domine pas; c'est un valet qui observe les invités, ce n'est pas Saint-Simon.» Pensée exprimée trop durement! Mais on entendra qu'il ne s'agit ici que de hiérarchie intellectuelle. Je veux dire que La Tour n'était pas de force à maîtriser les objets qu'il avait la passion d'observer.
A Saint-Quentin toujours, on le voit peint par lui-même: «Ce qui frappe tout d'abord dans cette tête de Picard agile, c'est qu'un tel homme devait être merveilleusement doué pour tous les arts manuels. Il voit les choses par le dehors, il excelle à saisir leur agencement. Certes il se préoccupe des pensées et des affections de l'âme, car il voit combien elles modifient les physionomies, mais il n'a pas l'amour de l'âme. Il ne s'émeut pas des passions qu'il épie.» Son panthéisme naquit de sa constatation qu'il est une forte harmonie sous l'apparente diversité des choses, mais nullement d'une révélation intérieure, d'un instinct religieux. Ce descripteur jamais ne fut un intuitif. Les esprits de cette race ignorent que le seul inventaire vraiment complet de l'univers, c'est une ardente prière d'amour.
Observer, prendre des notes, les rassembler systématiquement, toute cette froide compréhension par l'extérieur nous mène moins loin que ne feraient cinq minutes d'amour. Nous ne pénétrons le secret des âmes que dans l'ivresse de partager leurs passions mêmes. C'est la méthode où se rejoignent les grands analystes et les purs instinctifs. Michelet mal renseigné sur l'Inde védique, les Iraniens, les Egyptiens, les Juifs, les enveloppe d'un tel nimbe d'amour qu'ils sont mieux éclairés (dans sa «Bible de l'humanité») que par tous les savants mémoires des érudits spécialistes. De même pour adoucir l'agonie de son amant, je me fie plus aux soins délicats d'une maîtresse qui voit la plaie avec les yeux de sa tendresse qu'à toute la science des hygiénistes. Et encore, s'il s'agit de comprendre la direction de l'univers et la vie qui emporte tous les êtres, seuls verront loin les passionnés. Un jour que la Poja, fille jeune et toute nue dansait le tango sur la table branlante d'un mauvais lieu d'Andalousie, ses seins frémissaient moins que les cœurs des matelots ivres qui pour cent sous l'allaient posséder. Or, je le vis, ces hommes grossiers, en cet instant, communiaient avec cette femme et avec la vie universelle d'une façon plus étroite que ne firent jamais les hommes de systèmes, et de celle que dévoraient leurs yeux enflammés, ils se faisaient une image incomparablement plus vivante qu'aucun des chefs-d'œuvre d'observation suspendus par La Tour dans les froides salles de Saint-Quentin.