—Mais c'est près de toi, de toi seul que je suis en ce moment, et non ailleurs.

—Cependant des larmes s'échappent de tes yeux!

—Souviens-toi de moi dans ces minutes, où, pour la dernière fois peut-être, ici, nous nous étreignons.... Je m'arrête, car à te caresser, je sens mes yeux se mouiller de pleurs. Va, souviens-toi qu'en t'embrassant je pleurais.

Ce soir-là, comme ils faisaient souvent, ils montèrent sur le donjon de la forteresse. C'était une de ces nuits toutes bleues, si communes en Syrie. Oriante suivait la conversation de sire Guillaume avec un faux intérêt. Son regard et son accent avaient quelque chose de machinal; elle laissait sa main dans les mains du jeune homme, mais c'était une main inerte, et il semblait que son âme fût tournée ailleurs. Durant de longues semaines, tout en elle avait été tendresse, grâce, lumière de l'amour et parfois ardente passion; mais maintenant le visage pâle et serré, immobile, inébranlable dans une sorte de sérénité sombre, elle se livrait à un rêve nouveau qu'elle opposait à son ami. Était-elle inquiète, fâchée, terrifiée? C'était d'un autre ordre plus grave. On eût dit une âme décidée à faire son chemin toute seule, après avoir éprouvé le néant des amitiés et parentés dont jusqu'alors elle vivait. On eût dit un chef qui voyant l'impossibilité de faire rentrer des mutins dans l'obéissance ne s'abaisse pas en vains discours. C'était une Oriante qu'il n'avait jamais vue. Cet être d'une si prodigieuse vivacité était méconnaissable dans sa rêverie profonde. Mais s'il en souffrit, il ne s'en inquiéta pas. Avec naïveté, il mesurait combien ils s'aimaient, puisqu'elle était capable de se dérober sous ce masque glacial et qu'elle s'en couvrait devant lui pour la première fois.

Soudain une haute voix retentit dans les demi-ténèbres. Un des chefs chrétiens monté sur le rocher en face de la forteresse interpellait les défenseurs:

—Vous allez périr par la soif. Livrez la ville, partagez vos trésors avec nous et allez-vous-en librement. Nous voulons vos femmes seulement, et nous ne ferons aucun mal à celles qui voudront vivre avec nous, de leur bon plaisir, en chrétiennes.

Sire Guillaume fut blessé par cette insolence, mais bien plus encore quand il vit une toute nouvelle Oriante, non plus en proie comme tout à l'heure à de mornes rêves, mais hostile et comme démoniaque et peu sûre, qui s'était dressée et agitait au-dessus de sa tête une écharpe. Toute autre qu'elle, il l'eût précipitée au pied du donjon. Quoi! désirait-elle être remarquée par celui qu'elle n'avait qu'à détester et à craindre? Dans la soirée, elle nia avec une prodigieuse assurance ce qu'il était bien sûr d'avoir vu. Il la crut troublée jusqu'au délire. Pouvait-elle être si différente de la haute personne raisonnable qu'il admirait depuis le début du siège? Il fut détourné d'en faire trop de réflexions par la folie générale qui envahit la forteresse, maintenant qu'on savait l'extrême péril de la situation.

«Les gens de Qalaat, raconte la chronique, étaient comme ivres; ils ne comprenaient plus ce qui se disait. Leurs figures devinrent noires et ils perdirent complètement le gouvernement d'eux-mêmes, comme s'ils eussent été ballottés par les vagues de la mer.»

Sire Guillaume, fatigué des discours que cet insolent continuait de tenir sur le rocher, fit poster en secret un arbalétrier, et quand l'autre se présenta, un terrible «carreau» le jeta par terre, de sorte que les deux camps criaient: «Le prince d'Antioche est tué!» Hélas! le lendemain il se fit porter sur un autre rocher voisin du château, et de là, avant que pût s'avancer un nouveau tireur, il annonça aux Musulmans qu'il était encore plein de santé, et qu'avant peu il leur prendrait leurs femmes et, eux, les ferait pendre.

Cependant plusieurs Sarrasins sur le rempart priaient les chrétiens de leur donner un peu d'eau à boire, et le plus souvent ceux-ci répondaient: «Jette-nous quelque chose qui nous plaise.» Les Sarrasins jetaient des habits, des ornements ou de l'argent, et en même temps ils descendaient au bout d'une corde un panier où les Chrétiens mettaient une jarre d'eau. Par ce moyen, il y eut des correspondances. Guillaume crut savoir que de son entourage même des relations mystérieuses avaient été engagées avec les chefs chrétiens. Sous les peines les plus dures, il interdit ces prises de contact, et ne pensa plus qu'à s'évader d'une situation désespérée.