—Maintenant je te tiens! Quand partons-nous, tous les trois, vers Damas, vers Tripoli, n'importe où, ailleurs, loin d'ici? Ne perdons pas notre temps à discuter le détail. Dis-moi d'une phrase claire que tu veux venir avec moi.
—Me voici venue près de toi.
—Prête à me suivre?
—Plût au ciel que ces gens ne fussent pas surgis! Je jure que j'aurais voulu passer toute ma vie sous ta fidèle protection.
—Ah! menteuse, perfide, que j'ai attendue six heures d'une nuit de désespoir sur l'Oronte et six mois pires encore dans Damas, et qui, pour mon retour, s'est jetée sous mes yeux dans les bras de son nouveau maître.
C'est la fièvre et l'excès du chagrin, comme le montre sa figure ravagée, qui le font parler si durement. Mais Oriante, surmontant l'émoi de cet accueil violent, va droit à son agresseur, les yeux dans les yeux, la parole et l'âme tout en flammes:
—Sans me plaindre, sur ces cailloux, sans avoir peur de la mort qui ne me serait pas épargnée, brûlée du soleil, déchirée par les ronces, j'accours, je viens me jeter par amour sur cette misérable natte, et ce sont des reproches que je trouve dans ta bouche, et, plus encore, dans ton cœur. Cependant quel crime ai-je commis? J'ai cédé à la force, je suis entrée malgré moi dans le lit d'un nouveau maître. Faut-il me tuer pour ce crime involontaire, dont la cause est ta propre défaite? C'est toi qui m'as laissée à la honte d'un partage, comme un vil butin, et qui m'as livrée aux orgueilleux caprices de tes compatriotes chrétiens. C'est le sort qui a si cruellement disposé d'Isabelle comme de moi, mais tu n'as pas le droit de nous reprocher ce que, toi, qui es un homme, tu n'as pas su nous épargner.
—Tu t'enveloppes habilement d'obscurité et tu fuis loin de mes droites questions. Réponds cependant. Pourquoi ne m'avoir rejoint ni sur l'Oronte, ni à Damas?
—Eh! le pouvais-je, ingrat?
Ses yeux prirent un aspect noir et, tout remplis de leurs pupilles dilatées, transformèrent soudain sa figure harmonieuse: