En achevant de chanter elle eut pour sire Guillaume un regard où elle lui transmit d'âme à âme son secret: la courageuse volonté de vivre en acceptant les conditions de la vie. L'amitié qu'elle lui gardait demeurait ferme sous la vague mobile, mais elle accueillait toute la vaste mer. Et lui, son visage altéré, son cœur défaillant, tout son être détruit par cette beauté éblouissante dont il réprouvait la plasticité diabolique, il songeait: «Ce n'est pas elle que j'aime, mais une autre, sa supérieure, dont sa présence donne une idée et que je veux aller chercher par delà la mort.»
Et tout en mâchant sa douleur il affectait de garder une attitude insouciante et amusée. Mais Isabelle la Savante vit le mensonge de cette gaieté et que sa lèvre tremblait de rage; elle distingua aussi que, dans sa brillante auréole de lumière et de musique, la Sarrasine était bien malheureuse; alors elle s'approcha du prince et lui dit:
—Messire, ne croyez-vous pas que ma dame Oriante a assez dansé et chanté, car je sais qu'elle est lasse ce soir? Vous feriez bien de l'appeler et de l'engager à s'asseoir avec nous et ce chevalier revenu, qui parle si bien notre langue, afin qu'il nous aide à savoir la belle langue des chrétiens.
Avec empressement, le prince appela la Sarrasine et lui dit:
—Nous voulons que vous vous reposiez.
Puis à trois autres daines, dont la Savante:
—Asseyez-vous toutes.
Et sire Guillaume se trouvant auprès de la Sarrasine prit un visage bien paisible et souriant, malgré qu'il en eût, et se servit d'une ruse (tant la souffrance l'avait rendu différent du jeune chevalier candide qu'il était jadis). Il sut de sa voix la plus naturelle lui dire:
—Tu es un combattant, toi aussi, mais tu as mené la bataille mieux que les défenseurs de Qalaat. Tu commandes à tous ici, et de notre défaite tu es sortie victorieuse.
—C'est, dit-elle, que les femmes et les hommes ont des rôles différents dans la guerre et agissent, ceux-ci par force et celles-là par la ruse. Nous autres, nous n'avons qu'une ressource, c'est de plaire, et notre honneur, c'est de ne pas nous dégrader par l'indignité de ceux à qui nous décidons de plaire. Je serais morte sûrement si l'on m'avait attribuée à un soldat, ou bien j'aurais su l'enfiévrer au point qu'il serait devenu digne de régner. Mais je devais choisir le plus haut.