Et tout haut, en s'adressant aux chevaliers francs qui remplissaient la salle:
—Ainsi, messires, votre belle conquête fut le fait d'une félonie, et le fruit d'un accord de votre lâcheté avec la trahison d'une femme païenne.
A peine a-t-il dit que déjà un des convives, de toutes ses forces, lui a lancé une lourde coupe qui le frappe au front et le renverse sanglant. Et plusieurs de le frapper!... Mais en même temps, Oriante s'est jetée à la poitrine du blasphémateur. Elle s'y est jetée vraiment comme un jeune tigre, poitrine contre poitrine. Qu'elle veuille le déchirer ou bien le préserver, elle est trempée du sang qui jaillit du front ouvert; elle s'écroule avec lui sur le sol, et gêne par tant de zèle la première fureur de la meute féroce. C'est en vain que le jeune homme, dans les convulsions de la colère et de la souffrance, se débat contre ses ennemis et peut-être contre cette femme dont l'amour funeste l'a perdu; il est serré comme par les anneaux d'un serpent par tout le corps de sa maîtresse: elle le protège avec ardeur et le couvre de paroles brûlantes, indistinctes pour tous, hors pour lui:
—Si vous mourez, dit-elle, que ce soit avec la certitude de mon amour.
Il repousse avec horreur cette caresse de la trahison et du désespoir. Cependant toutes les femmes, comme un essaim d'abeilles affolées, tournoient dans la salle. Elles craignent que le premier massacre ne recommence et que tant de sacrifices n'aient été inutiles. Seuls Isabelle et le vénérable évêque gardent leur raison au milieu de cette émeute brutale, où la seule chance de salut pour Guillaume est dans l'acharnement de ces hommes, si empressés à le frapper qu'ils s'en empêchent les uns les autres. Avec quelle peine enfin l'évêque arrive à faire entendre ses paroles de modération! Il obtient que le coupable, déjà demi-mort, sera livré aux hommes d'armes, pour qu'ils en fassent bonne garde jusqu'à l'heure de le juger.
XVII
Les hommes d'armes emportent sire Guillaume et, nulle prison n'étant prête, le jettent dans une écurie. Ils le suspendent par les mains au plus haut du râtelier, de telle manière que ses pieds ne touchent pas terre et que tout son corps tire cruellement sur ses bras. Puis ils s'en vont, sans même prendre soin de fermer les portes, car il se mourait.
A peine sont-ils partis qu'Oriante et Isabelle qui les avaient suivis se glissent dans l'écurie. Elles y apportent leur pitié, des larmes et une ardente activité. Elles voudraient dénouer ou couper la corde qui suspend leur ami, mais elles n'y parviennent pas et se font reconnaître de lui sans parvenir à le secourir. Oriante le serrant de ses deux bras à la ceinture essaye de le soulever. Vains efforts! Alors Isabelle, se courbant contre terre, presse le malheureux de poser ses pieds sur son dos pour se procurer quelque soulagement.
—Ange de la mort! lui dit-il avec amour en se ranimant, et c'est elle seule qu'il veut voir.