Mais Oriante n'accepte pas qu'un brouillard, fût-il d'agonie, s'interpose entre aucune âme et son âme de feu et la rejette au second plan. A la fois tendre et impérieuse, son jeune visage appuyé contre le cœur de son amant, elle le somme de lui répondre:

—Vas-tu mourir en me haïssant?

—En souffrant par toi, oui certes.

—Dis-moi comment j'aurais pu t'éviter cette souffrance?

—Il fallait ne pas me trahir.

Ah! peu importe à Oriante la majesté de la mort! De cette majesté même elle n'accepte pas les leçons.

—Te trahir! dit-elle, et toi, comment nommes-tu ton refus, inavoué mais certain, de défendre Qalaat contre tes coreligionnaires chrétiens? Tu nous avais engagés dans une résistance purement passive, où tu ne voyais, à part toi, aucun espoir sérieux de succès. Pourquoi? Ah! je te comprends. Tu ne pouvais pas frapper tes frères chrétiens. Mais à ton tour comprends ma nature! Comprends qu'Oriante n'est pas née pour admettre qu'il y ait des vainqueurs qu'elle renonce à s'assujettir. Je ne pouvais pas me résigner à être comme une morte. Il faut connaître ce que sont les femmes, ou du moins leurs reines. Tu peux me demander de ne plus vivre; c'est peut-être le devoir d'une femme de mourir avec celui qu'elle aime, mais, tant que je respire, il m'est impossible de ne pas obéir à la force royale qu'il y a en moi.

—C'est cette force royale que j'aimais en toi, et c'est d'elle que j'ai souffert et que je meurs. N'espère pas que je n'aie pas déchiffré à la longue tes paroles rusées, ton visage trompeur et quelque chose d'âpre et de calculé sous tant de rêves exaltés et tendres. Nul ne peut passer à la portée de ton regard ou de ton imagination, plus étincelante encore, que tu ne veuilles te l'assujettir. Que de fois, Lumière de ma vie, tu m'as déplu sans que je cesse de t'admirer et de t'adorer! Personne ne pouvait empêcher que je ne fusse à ta discrétion dès l'instant que je te connus, «A la vie, à la mort!» entendis-je alors mon cœur murmurer. Adieu, visage chéri, et qu'elle soit bénie, celle, plus douce que toi, dont tu m'as donné le secours. Puissiez-vous avoir, l'une et l'autre, autant de joies que tu m'as vu de peines!

—Injuste ami, sache donc, si je t'ai fait souffrir, que je t'aimais dans chacune de mes respirations, dans mes repas, dans mon sommeil, à toutes les minutes les plus humbles de ma vie, aux plus méchantes, si tu crois qu'il en fût; et quand je ne pouvais être ton bonheur, j'ai voulu être ton tourment, plutôt qu'absente de tes heures. Mais je ne pouvais pas consentir à déserter le premier rang.

—Adieu, dit-il, voici le moment que nous avons toujours prévu et tel à peu près que je l'appelais, puisque ton amitié m'assiste. Merci de la coupe de vin que tu m'as donnée, le premier soir de ton chant. Depuis je n'ai plus cessé d'être ivre de bonheur et de malheur. Au seuil des ténèbres, je songe qu'entre toutes les femmes d'Asie la plus précieuse fut mon amie. Par toi j'ai connu tout l'éclat de la jeunesse, de la douleur et de la joie. Adieu, Beauté du monde et Raison de ma vie!