Elle l'écoutait, le serrait dans ses bras, le baisait au cœur et chantait d'une voix pressée des serments éternels d'amour:
—Prends ton repos en pleine confiance. C'est toi que j'attendais au jardin de l'Oronte, avant ta venue, et que j'ai reconnu; toi que j'ai compris ne pouvoir pas écarter quand pour notre malheur, sois béni, tu réapparus, mon amour; toi qui viens follement de nous perdre et que jusqu'à ma mort, si je dois te survivre, je conserverai dans mon cœur.
—Mourir et toi survivre! suivez-moi toutes deux. Nous revivrons nos meilleures minutes dans une fixité éternelle. Ma bien-aimée, sortons ensemble de tout cela, et viens partager mon repos resserré.
Ainsi échangent-ils en paroles caressantes et tragiques les secrets de l'amour et de la mort.... Cependant ils ne sont plus seuls. A la porte quelqu'un les écoute....
L'évêque n'a pu rester dans la salle du festin. Du premier jour qu'il a vu sire Guillaume, il a compati à ce jeune homme dont il comprend qu'on lui doit pour une bonne part les âmes de ces Sarrasines, et qu'il fut auprès d'elles un avant-courrier de la grâce. Tout à l'heure il a laissé les chevaliers à leurs beuveries; par les couloirs obscurs il s'est fait conduire jusqu'au cachot improvisé du malheureux, et maintenant, la main sur la lourde porte à demi ouverte, il écoute ces chuchotements, ces plaintes, ces délires qui relient le ciel à la terre. Il entend ces suprêmes paroles de sire Guillaume à sa maîtresse:
—Je désire que ce soit Isabelle qui me tienne la main et me ferme les yeux. Votre image demeurera sous mes paupières baissées, mais j'ai confiance qu'Isabelle m'assistera plus sûrement que vous qui n'êtes pas née pour vous détourner, fût-ce une seconde, de votre personne. Cependant, je voudrais entendre jusqu'à la fin votre voix; non pas vos pensées, qui sont mélangées, mais votre voix toute pleine du ciel où je désire aller.... Ce n'est pas vous que j'aime, et même en vous, je hais bien des choses, mais vous m'avez donné sur terre l'idée du ciel, et j'aime cet ange invisible, pareil à vous, mais parfait, qui se tient au côté de votre humanité imparfaite.... Adieu, meilleure que moi qui vous juge si durement et vous aime; adieu, je vais m'agréger, dans l'étoile d'où vous venez, à l'éternelle perfection dont vous êtes une émanation.... Et toi, ma chère Isabelle, merci!
Le vénérable évêque ne contient pas son émotion plus longtemps. Il se hâte de retourner à la salle des fêtes. Il y raconte aux chevaliers comment ces deux païennes aident ce rebelle à bien mourir et déjà lui ont entr'ouvert le ciel. Tous suivent le vieillard. Des porteurs de torches les encadrent et les accompagnent. Ils pénètrent en masse dans la pauvre écurie. Quel spectacle! Ce jeune homme qui meurt, ces jeunes femmes qui l'assistent, ces visages délicats tourmentés par la fièvre, ces robes magnifiques déchirées et souillées de sang, Isabelle courbée contre terre qui s'épuise comme une sainte et comme une bête à soulever ce corps expiré, Oriante qui le presse dans ses bras, ce cadavre, ces deux beautés émouvantes comme l'amour et la compassion, tout révélait une crise, un éclatement, le plus haut point d'une tragédie à triple secret. Et ces hommes qui, la minute d'avant, haïssaient ce jeune guerrier et qui viennent de trouver leur plaisir à le frapper jusqu'à la mort, quand ils lui voient ces deux consolatrices, s'émerveillent: ils entourent d'une sorte de respect religieux cette brillante énigme poétique dont ils ne possèdent pas la clé.
Leurs pensées s'en allaient plus loin qu'ils n'éprouvaient le besoin de le dire, au moins à leur suzerain. Mais Oriante s'adresse à celui-ci, à l'évêque et à tous les chevaliers:
—Que n'aurais-je pas fait pour garder sire Guillaume à notre œuvre! Vous vous êtes privés, messires, bien injustement, d'un frère, plus malheureux que coupable.
Et l'évêque: