—Il ne faut pas détester les morts ni les pleurer avec excès, mais il convient de construire sur leurs tombeaux. Que celui de sire Guillaume nous rappelle ses fautes, ses misères et son repentir! Dame Oriante, vous obéissiez à une juste gratitude et à un instinct divin, en cherchant à ramener à la foi celui par qui vous l'aviez d'abord reçue. Près d'ici, dans un monastère élevé par nos soins à tous, nous ensevelirons sire Guillaume, et c'est vous, nobles dames converties, qui aurez la garde de ses restes. Vous-même, Oriante, après votre mort, vous y trouverez votre repos, et l'on déposera sur votre tombe l'offrande de tout un peuple enfin pleinement converti.

Il fait un geste, et tous s'agenouillent sur la paille de la pauvre écurie. Il bénit le corps en récitant les prières chrétiennes, que répètent tous les assistants. Puis avec les chevaliers il se retire, pour que les femmes puissent entonner les lamentations accoutumées, et c'est Isabelle qui, s'avançant d'un pas dans le cercle funèbre, les ouvre par ce gémissement du poète:

«Quand tu auras reçu les hommages du monde toute ta vie, ou que tu auras reposé avec ta bien-aimée toute ta vie, comme ton heure sonnera enfin, il te faudra partir, et ce sera un rêve que tu auras fait toute ta vie. Alors que tu aies été un amant sincère ou une autre Sémiramis, deux ou trois jours s'étant écoulés, il ne restera plus de toi qu'un conte. Eh bien! tâche que ce soit un beau conte à conter dans les jardins de l'Oronte.»


Le conteur se tut. On n'entendait plus que le ruissellement des grandes roues hydrauliques, qui n'avaient pas cessé en puisant l'eau du fleuve de faire à son récit, dans cette nuit claire d'Asie, une orchestration de plainte, de pleurs et d'extravagance. Nous restâmes quelques minutes encore à écouter cette musique qui flotte depuis des siècles sans arrêt sur Hamah. Son plain-chant, aussi bien que la magie de ce soir syrien, demeure mêlé étroitement au récit que je viens d'essayer de retracer. Comment exprimer les prestiges de ce poème d'opéra sur un fond de gémissement éternel?

—Allons, me dit l'Irlandais, en regardant sa montre, voici deux heures du matin, il est temps d'aller dormir.

Il logeait à la gare du chemin de fer dans une chambre que la Compagnie tient à la disposition des voyageurs recommandés, et moi j'allais retrouver, sur une voie de garage, le wagon qui m'avait amené. Nous fîmes route ensemble, assaillis de fois à autre par les aboiements de grands chiens que nous dérangions, et continuant à remuer ces images d'amour et de souffrance.

—Ah! j'oubliais, me dit mon compagnon au moment de nous séparer, j'oubliais de vous signaler ce qu'à sa dernière page le rédacteur du manuscrit raconte, qu'enfant il a connu la belle Oriante, devenue l'abbesse suzeraine du monastère de Qalaat-El-Abidin, et qu'il tient son récit de son aïeule, Isabelle la Savante, étant issu lui-même, à la troisième génération, d'un mariage qu'elle fit, peu après la mort tragique de Guillaume, avec un des chevaliers du prince d'Antioche.

Charmes, juillet-octobre 1921.