M. Kaufmann, qui a une voix de ténor très pure et qui se maintient dans le registre aigu avec une grande facilité, est né pour être évangéliste. C'est lui qui, lorsqu'on exécute à Bâle la Passion selon saint Matthieu ou l'Oratorio de Noël, annonce au peuple la bonne nouvelle. Le ténor, dans Israël en Égypte, chante quelques courts récits, puissamment expressifs, et soutenus à cette hauteur qui était si naturelle à Hændel. Cet homme fut robuste, noble et grand sans le moindre effort: aujourd'hui on se travaille, on peine, on sue sang et eau pour être trivial ou maladif. Quelle force dans cette simple phrase, dite par le ténor pendant un absolu silence des instruments: «Il changea leurs eaux en sang!»

Le ténor chante aussi un air farouche, à trois temps, hérissé de rapides vocalises, et comme haletant de fureur. «Je poursuivrai, disait l'ennemi, j'atteindrai, je partagerai le butin: je tirerai l'épée, ma main les exterminera...» Est-il besoin d'ajouter que la prétention de l'Égyptien est immédiatement mise à néant? Dans la réponse il n'y a point de colère, et l'effet de cette calme victoire est d'autant plus irrésistible. C'est le soprano qui déroule un chant d'actions de grâces: «Tu lanças ton souffle; la mer les recouvrit»,—et cela, lentement et paisiblement, tandis que les doux violoncelles accompagnent. «Ils s'enfoncèrent comme du plomb dans les puissantes eaux.» Il y a quelque chose d'unique, et où palpite vraiment l'âme de la Bible, dans l'émotion contenue et la sereine grandeur de cet hymne adapté sur des paroles terribles. A la fin de l'air je remarque un redoublement de la formule familière à Hændel. Napoléon disait que, de toutes les figures de rhétorique, la plus puissante est la répétition. Hændel est de ceux qui ne craignent pas d'insister lorsqu'il le faut. Si vous ne voulez pas comprendre, c'est de force qu'il vous fera entrer les choses dans la tête.

Je n'ai pas encore parlé de mademoiselle Hermine Spies, qui possède le plus admirable contralto que j'aie entendu. Qu'il me soit permis de lui appliquer le mot du pauvre Lear à Cordelia: «Last; not least.» Bien au contraire; car mademoiselle Spies chante la musique de Bach et de Hændel, voire toute espèce de musique, avec une si profonde intelligence et une conviction si forte que la beauté de la voix devient chez elle une qualité secondaire.

Hændel aimait particulièrement le contralto; et je ne pense pas qu'on ait jamais écrit comme lui pour cette voix chaude et presque virile, capable pourtant des inflexions les plus caressantes. Il en fait valoir toutes les ressources avec un art infini; mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est le rapport qu'il sait établir entre la nature de l'inspiration, dans telle mélodie, et le genre de voix qu'il choisit pour l'interpréter. Il semble qu'il y ait dans l'alto quelque chose de collectif: c'est la voix que j'attribuerais à «la fille de Jérusalem» qui symbolise le peuple entier, surtout dans les prières jaillies de l'âme à l'heure du suprême péril ou dans les actions de grâces qui suivent ce péril à peine conjuré. Cette voix exprime encore très puissamment une joie profonde qui, par l'excès même de son intensité, ne peut se répandre en clameurs aiguës et en éblouissantes vocalises. Il serait facile de multiplier les exemples pris dans les différents oratorios de Hændel. D'ailleurs cette appropriation de l'idée à l'organe choisi par le musicien est de toute nécessité; mais on la réalise avec plus ou moins de perfection.

Hændel, dans son Israël en Égypte, a confié au contralto le soin de raconter l'histoire de ces étonnantes grenouilles qui envahirent jusqu'aux chambres de Pharaon. L'accompagnement de l'air est quelque peu descriptif; le rythme sautillant et brusque simule, si l'on veut, la marche des grenouilles. Mais il n'y a rien de mesquin, de puérilement imitatif dans le récit de cette invasion qui ne donne guère envie de rire. Hændel, la musique même, ne se fût pas avisé d'écrire un accompagnement dont le sens échapperait si les paroles venaient à manquer. Qu'il s'agisse de tout autre chose que de grenouilles, et le dessin de l'orchestre restera précis, sans rien d'obscur ni même de bizarre. Cette remarque est applicable aux choeurs où il est question des mouches et de la grêle. Ce qu'il y a là de descriptif est peu de chose; j'admire surtout que le maître ait su trouver des analogies mystérieuses, bien réelles pourtant, entre les phénomènes dont il veut suggérer la vision et les moyens purement musicaux qu'il a employés, rythmes ou effets d'orchestre. C'est avec la même puissance et la même mesure, me semble-t-il, que Wagner a su donner la sensation de l'eau, du feu, de l'orage, de toutes les choses physiques. On ne peut mettre en doute la réalité des analogies dont je parle lorsqu'on entend l'extraordinaire choeur des Ténèbres d'Israël en Égypte. Elles y sont palpables; et pourtant aucun moyen bassement imitatif ne pouvait donner une telle impression.

Ce sont d'énormes batraciens, des grenouilles aux mugissements de boeuf qui envahissent le palais des pharaons. Rien de beau comme la gravité du chant où est narré ce désastre, qui ferait sourire les êtres chez qui l'absence de toute noblesse vraie a développé outre mesure le sentiment du ridicule. Avec un élan magnifique la voix s'écrie: «Il livra leurs troupeaux à la peste: pustules et tumeurs couvrirent l'homme et la bête.» Cela est repris dans le grave sur un rythme inexorable, tandis qu'au-dessus de ce chant lugubre et résolu bondit à l'orchestre la multitude des grenouilles. Dans les mâles vocalises de l'alto, dans l'enthousiasme qui, par moments, soulève la voix, dans la cadence finale longtemps arrêtée sur un si bémol grave qui ronfle terriblement, il y a certes une émotion: celle de la justice enfin satisfaite et de la force qui admire son oeuvre.

Le duo en ré mineur pour alto et ténor: «Dans ta miséricorde tu as conduit ton peuple», est d'un caractère purement religieux et, par la concentration du sentiment, fait songer à Bach. Comme elle est émouvante dans sa simplicité, cette phrase en majeur: «Tu l'as guidé dans ta force»—qui commence par une paisible ascension des six premiers degrés de la gamme! Pour que tout l'effet soit donné, il suffit que l'alto prenne à son tour le chant à la dominante, pendant une longue tenue du ténor.

L'air de contralto en mi majeur, dont il me reste à parler, est peut-être le plus beau de la partition. C'est une large et héroïque mélodie. Cela se déroule avec une simplicité majestueuse, une paisible force qui ne cherche point à étonner, une magnificence toujours égale. La plus profonde émotion est contenue dans ce chant sublime; on sent que la bouche parle de l'abondance du coeur; et, par moments, l'âme laisse déborder son enthousiasme. Personne ne devrait être insensible à une telle inspiration. Mais les uns se nourrissent de si plates vulgarités que tout ce qui est noble les ennuie; d'autres ne pensent pas qu'il y ait une émotion possible hors de ce qui leur enfièvre le sang, leur tord les nerfs et leur triture le coeur. Ils sont comme ceux qui souffrent des dents et qui ne se sentent soulagés que s'ils exaspèrent leur mal. La musique d'aujourd'hui agit sur ces âmes troublées avec d'autant plus de force qu'elle est plus cruellement physique. Cette musique-là cherche l'âme, mais elle prend surtout la chair. Elle a bien son humanité, et je ne veux pas lui jeter l'anathème; mais je souhaite que ceux qu'elle étreint puissent parfois s'en dégager et qu'ils respirent l'air vivifiant de ces Alpes, Bach et Hændel.

Il y a peu à remarquer dans la mélodie en mi majeur, simplement accompagnée par les cordes. Il faut l'entendre. C'est la suavité dans la force. Je ne puis concevoir une plus profonde interprétation, ou mieux une plus radieuse transfiguration de ce texte: «Tu les planteras sur la montagne de ta propriété, à la place, ô Éternel! que tu as choisie pour ta demeure...» Et quelle puissante émotion lorsque s'élève du fond de l'âme le chant qui accompagne ces paroles: «Dans le sanctuaire, Seigneur, que tes mains ont fondé!» Il y a là une courte phrase que je retrouverais sans peine, avec de légers changements, dans les magnifiques adieux de Brünhilde à Siegfried: elle est d'un élan sublime. Il serait puéril d'insister sur ce rapprochement. Le génie est toujours le génie, qu'il se nomme Hændel ou Wagner; et il y a des moments où sur les âmes les plus dissemblables passe un même souffle d'irrésistible inspiration.

Je ne détaillerai pas les mérites de mademoiselle Spies. Je ne pensai, en l'écoutant, qu'à la beauté de ce qu'elle chantait; l'identité me parut absolue entre la pensée du maître et l'interprétation de l'artiste. Le soir de l'exécution solennelle, les ténors qui devaient entonner le choeur final, aussitôt après l'air dont je viens de parler, manquèrent leur attaque: ils avaient trop bien écouté, et ils étaient ravis d'admiration. Pour qui a une seule fois entendu le choeur du Gesangverein, si puissamment dirigé par M. Volkland, rien autre ne saurait rendre compte de cette unique défaillance, qui fut aussitôt réparée. Étant donnée la haute perfection avec laquelle on exécute à Bâle les chefs-d'oeuvre de la musique, il est heureux qu'un tel accident ait pu se produire.