Ne pensez-vous pas, cher Baille, que, malgré l'humeur de sanglier que l'on attribue à Hændel (cet homme digne à tous égards de notre plus ardente sympathie, comme de toute notre vénération), il ne se fût pas courroucé à ce propos, et que sa vaste perruque poudrée eût conservé le petit balancement qu'elle avait lorsque tout marchait bien? J'imagine aussi qu'il eût embrassé de bon coeur mademoiselle Spies. Ce n'est pas elle, à coup sûr, qu'il eût brandie par la fenêtre en menaçant de la précipiter, comme cette récalcitrante pécore à qui il criait furieusement: «Oh! madame, je sais que vous êtes une diablesse; mais moi je suis Béelzébub, prince de tous les diables!» D'ailleurs la puissante carrure de mademoiselle Spies eût rendu, de toute manière, un pareil procédé assez difficile, malgré la force colossale de l'Hercule qui a dompté tant de monstres et accompli de si magnifiques travaux.
II
Lorsque nous entrâmes, le soir de la répétition générale, dans la vieille église bâloise, c'est bien le Paradis que nous aperçûmes au fond de la cathédrale enguirlandée de lumières. Du moins les tableaux des maîtres primitifs et ma propre imaginative ne me permettent pas de concevoir le Ciel autrement. Au pied de l'orgue radieux, pareil à une colossale flûte de Pan, on avait groupé les musiciens de l'orchestre, puis la foule des choristes, face au public; et toutes ces bouches, qui allaient être si éloquentes, étaient tournées vers nous comme de vivantes trompettes. En bas de l'estrade nous devinâmes, caché par une vaste lyre de feuillage, le chef d'orchestre dont l'archet seul devait nous apparaître, rayonnant dans toutes les directions, serein ou frénétique, vibrant parfois comme un trille et décrivant, pour battre de lentes mesures carrées, une immense auréole autour du pupitre invisible. Nous, royalement assis au coeur de l'église dans des chaires sculptées, nous regardions onduler ces profondes masses chorales, à coup sûr composées de Trônes, Principautés, Vertus et Dominations, d'où la parole divine allait jaillir avec une irrésistible puissance.
Les soli entendus le matin, et sur lesquels je n'ai pas à revenir, nous avaient mis en appétit de musique: mais la faim la plus vorace trouverait de quoi s'apaiser dans les choeurs d'Israël en Égypte, substantiels en diable, et où il y a, certes, à boire et à manger. On nous joua, pour nous mettre en goût, le début d'un magnifique concerto d'orgue (en sol mineur). Hændel, lorsqu'il dirigeait ses oratorios, tenait l'orgue; et, entre leurs diverses parties, il jouait des concertos avec accompagnement d'orchestre. Il en existe, je crois, dix-huit, qui sont de la plus grande beauté. Un personnage nommé Fétis a commis l'inqualifiable ânerie (je prends ce mot dans le sens, généralement usité, de grossière sottise, mais j'en demande bien pardon à l'humble et douce bête qui fut, au jour des Rameaux, la monture de Notre-Seigneur), cet homme, dis-je, a commis l'ânerie monstrueuse de déclarer que ces concertos n'étaient point dans le grand style de l'orgue. La vérité est qu'ils renferment des allegros, gavottes et bourrées qui sont d'une joie titanique; et les cuistres tels que Fétis ne comprennent guère que l'on puisse être grand si l'on n'est pas funèbrement grave. C'est le contraire qui serait plutôt vrai. Hændel, parce qu'il était robuste et grand, avait en lui une profonde source de joie. Il a des inventions ineffablement comiques; mais ce comique-là dériderait le Jérémie de la Chapelle Sixtine. Même, au rythme de ses gigantesques bourrées, on verrait tourner et bondir ensemble tous les prophètes et toutes les sibylles. Vous me comprendrez, Baille, vous qui écrasez les claviers de l'orgue avec tant de joie, et que les rabelaisiennes gaietés de Bach et de Hændel font rire jusqu'aux oreilles, ô vieux satyre de Michel-Ange!
Du reste, le largo qu'on nous exécuta était d'un tout autre caractère: solennel dans le début, où retentissent les trilles mordants du hautbois et où s'élance comme une fusée la gamme ascendante de tout l'orchestre; d'une angélique suavité dans la réponse de l'orgue; implacablement rythmé dans cette descente des instruments à cordes que les archets raclent alors avec une si brutale franchise; et, parmi ces inspirations diverses qui reparaissent tour à tour, plein d'une mystérieuse rêverie. Il est singulier que la musique puisse nous émouvoir autant sans que nous sachions le moins du monde de quoi elle nous entretient.
Le choeur se leva, et, après un court récit du ténor, il entonna une lamentation inouïe, qui est peut-être ce qu'il y a de plus sublime dans l'ouvrage entier. Elle fait penser au double choeur qui ouvre la grande Passion de Bach, et qui me semble dépasser tout ce qui a été fait dans la musique. La supériorité demeure à Bach, au double point de vue de l'architecture, vertigineuse dans le portail de la Passion, et aussi de la profondeur des sentiments; mais la supériorité de Bach n'est certes pas écrasante, et peut-être fallait-il autant de génie—un génie tout autre, mais aussi rare—pour écrire le choeur d'entrée d'Israël en Égypte. L'inspiration, comme le sujet l'exige, est ici moins universelle; mais si ce n'est pas l'humanité entière qui est appelée au salut, c'est tout un peuple dont le coeur éclate en sanglots et qui fait monter vers son Dieu le cri d'une douleur immense. Il n'y a rien de plus grand.
«Et les enfants d'Israël gémissaient à cause de leur servitude.» Parmi les huit voix du choeur, seuls, les contralti du premier groupe font entendre cette plainte lente et grave, d'une indicible tristesse. Un motif plus rapide, qui bientôt sera reproduit par les voix, se dessine à l'orchestre et toutes les femmes, à l'unisson, chantent sur une mélopée d'où la note sensible est exclue et qui a une âpre saveur de plain-chant: «Et leur cri monta jusqu'à Dieu!» Personne ne s'aviserait de songer à l'époque où cette musique fut écrite: Israël se lamente, et Dieu écoute. Sur le thème plus vif qui a été exposé à l'orchestre les voix claires, soprani et ténors, disent la dureté des fils de Cham et la cruelle servitude d'Israël: «Ils les accablèrent de corvées; ils les firent peiner durement.» Les contralti prennent le même motif et, tandis que toutes ces voix se mêlent dans un puissant tumulte dominé par les soprani qui s'élèvent aux régions aiguës, les basses, jusque-là silencieuses, reprennent avec lenteur la sauvage introduction: «Et leur cri monta jusqu'à Dieu...»
L'exposé que je viens de faire peut donner une faible idée de l'art avec lequel le maître se servait des voix. On répète à satiété que Hændel est fort simple; et ce haut éloge, dans la bouche de quelques-uns, devient une critique. Mais il faudrait dire que cette simplicité est en partie le résultat d'une science prodigieuse. Bach a une plus grande variété de combinaisons; il s'ingénie davantage; mais j'estime que Hændel, avec des moyens moins compliqués, produit d'aussi puissants effets. Il faut ajouter que sa musique, en raison de la simplicité des moyens, est beaucoup plus apte que celle de Bach à être exécutée par de grandes masses chorales. Mais si Hændel est toujours simple, précis, lumineux, il ne faudrait pas s'imaginer qu'il se contente aisément et qu'il ne pousse pas très loin la recherche. Il a des combinaisons qui peuvent se réduire à un petit nombre; mais il les emploie avec une infaillible sûreté. Il est précieux pour un écrivain d'avoir une infinité de vocables à son service; mais l'art d'écrire ne consiste-t-il pas avant tout dans un groupement harmonique et imprévu de mots généralement très simples? On peut dire que, dans la musique chorale de Hændel, pas une note n'est perdue. Rien n'échappe de sa pensée. Pour moi, qui n'ai pourtant qu'une connaissance très sommaire de l'art musical, je ne goûte jamais aussi vivement la joie de comprendre que lorsque j'écoute la musique de Bach ou de Hændel, Bach exigeant d'ailleurs un peu plus d'effort. C'est quelque chose comme le plaisir qu'on éprouve à pénétrer jusqu'au fond d'une vérité scientifique, plaisir connu, je pense, de peu de personnes. Loin de diminuer l'émotion, cette extrême clarté ne fait que la rendre plus directe et plus forte. Je ne crois pas avoir plus d'aptitude à comprendre Bach et Hændel que d'autres maîtres aussi profondément admirés, Beethoven, par exemple; mais je me figure que ces deux-là sont vraiment les plus intelligibles de tous. Quoi qu'il en soit, jamais je n'ai retrouvé, à entendre les merveilleux choeurs de Wagner (Lohengrin, Maîtres chanteurs, Parsifal), ceux de Mozart et de Gluck, ni même ceux de la neuvième Symphonie, que rien ne dépasse en sublimité, cette joie entière, physique aussi bien qu'intellectuelle, fortifiante au suprême degré, dont je me sens inondé par les choeurs resplendissants de Bach et de Hændel. Après s'en être repu pendant trois heures, on est la mansuétude même; mais il semble qu'on tuerait un homme d'un coup de poing.