Les doubles choeurs d'Israël en Égypte présentent un vif intérêt pour qui cherche à se rendre compte de l'art souverain avec lequel le maître groupe les voix, lance une attaque, met en lumière une phrase essentielle, laisse éparses toutes les forces dont il dispose et brusquement les concentre pour frapper un grand coup. Dans le choeur d'ouverture, ce sont par exemple les ténors qui exhalent une plainte aiguë, renforcée par les contralti à l'unisson. Cela ne fait que passer: toutes les voix, maintenant, gémissent, sauf les ténors et basses du deuxième groupe, qui font entendre le même chant rapide et plein d'angoisse; puis les basses du premier choeur sont entraînées avec les autres, et les ténors, qui s'élèvent brusquement, suivent le dessin de la basse, mais à un intervalle de dixième au-dessus. Parfois, l'unisson de toutes les voix mâles est rendu plus terrible par les contralti qui viennent s'y associer, et qui chantent à une profondeur incroyable. Écoutez, pendant que les voix féminines, avec les ténors du premier choeur, se mêlent ou se répondent, cette lente, lugubre, douloureuse ascension des voix d'hommes! Et quels soupirs, quelles prières courtes et ardentes passent de temps à autre dans le tumulte, flottent, pour y être bientôt submergées, sur le torrent de la sauvage lamentation! Elle s'achève par le plain-chant du début, mais avec une extraordinaire puissance, car cette fois toutes les bouches du choeur crient l'angoisse du peuple opprimé.

«Je n'ai pas l'oreille trop dure pour entendre» dit le Seigneur. Aussi l'Égypte sera frappée d'horribles plaies; et l'Éternel conduira miraculeusement son peuple hors de la terre de Cham, lui ayant frayé un chemin à travers la Mer Rouge. Tel est le sujet de la première partie d'Israël en Égypte, après le choeur qui en est le prélude.

En écoutant proférer par la foule qui, dans Israël, est le principal interprète du maître, tant de malédictions, suivies de calamités horribles, j'admirais une fois de plus les ressources de la musique, qui groupe en un faisceau indestructible toutes les impressions nées du même sujet. Elle sait fondre dans une vivante unité les émotions les plus diverses. Les choeurs relatifs aux plaies de l'Égypte ne sont pas tous conçus dans le même esprit; il fallait cela pour animer une aussi longue suite de désastres; mais, avec une proportion variable, on trouverait dans la plupart d'entre eux l'exaltation féroce de l'opprimé qui voit infliger à son maître la dure peine du talion, même un châtiment très supérieur à l'offense; l'épouvante et l'horreur devant les plaies de l'Égypte; la magnificence du spectacle lorsque les forces de la nature sont déchaînées, avec la joie sauvage qui semble accompagner leur action et qui se communique aux témoins de ces cataclysmes; enfin, planant sur tout cela, la grande pensée de la Bible, l'intervention directe et miraculeuse de Jéhova, et le salut promis solennellement au peuple par son Dieu. «Quand même tu serais suspendu dans le vide du ciel ou recouvert tout entier par les vagues de la mer, je serais encore avec toi» dit le Seigneur.

«Ils frémirent de boire au fleuve: Dieu changea les eaux en sang.» Le thème fugué qui traduit ce verset est significatif, par l'inattendu des intervalles, par la violence du rythme, par une courte descente chromatique, de l'horreur qu'inspire à l'Égypte son fleuve puant, rouge, où les poissons flottent putréfiés. On devine l'immense nausée de tout le peuple qui se voit inondé de sang: il y en a plein les cuves et plein les auges. Le choeur se développe à quatre voix seulement, compact, sans alternances; à peine les basses s'interrompent-elles un moment pour reprendre avec plus de force et de poids. Quelle clameur! Elle semble dire: «Bois si tu peux, Pharaon; si tu n'es pas trop dégoûtée, bois, terre d'Égypte.»

Puis c'est le tour des grenouilles. Peut-être Hændel a-t-il consacré un solo à cette plaie parce que, dans le vaste tumulte d'un choeur, les bonds des grenouilles eussent pu donner lieu à des incidents burlesques. Il ne risquait rien de pareil en confiant à une voix sévère cette partie du récit.

Après viennent d'innombrables insectes. «Il dit une parole» crient toutes les voix viriles; et aussitôt, des quatre points du ciel, les nuages de bestioles ailées fondent sur l'Égypte. Il semble que des voix d'anges, de claires voix d'argent, pures et joyeuses, retentissent dans les régions supérieures: toutes les voix de femmes, se mêlant à la tierce ou à la sixte, chantent accompagnées seulement par une fanfare de trombones: «Et il vint toute sorte de mouches; d'innombrables essaims de rongeurs ailés s'abattirent sur le pays.» Un trait de violons court à l'orchestre avec une rapidité vertigineuse et bientôt enlace le choeur tout entier d'une fuyante ceinture de triples croches. Mendelssohn se souviendra de ce trait de violons. «Il dit: les sauterelles arrivèrent sans nombre et dévorèrent les fruits du sol.» Le choeur s'achève par quelques triomphales mesures de l'orchestre, où le basson n'oublie pas de mêler ses comiques réflexions. La sonorité de l'ensemble, avec les dialogues de voix au timbre différent, l'opposition fréquente des deux choeurs, les clairs accords de trombones et la fuite éperdue des instruments à cordes, est tout à fait éblouissante.

Le choeur de la grêle dégage une singulière hilarité. On ne saurait exprimer avec plus de verve la joie de détruire. Quelle bonne humeur dans la férocité! C'est un allegro à trois temps, dont le début rappelle un concerto d'orgue de Bach (en ut majeur). Il faut entendre ces cris de joie formidables. Rien n'égale la plénitude des choeurs de Hændel; on a l'oreille saturée d'harmonie, et l'on résiste malaisément au désir d'entonner les parties l'une après l'autre, voire même toutes à la fois. Mais de temps en temps gronde la timbale. C'est que notre grêle est entremêlée de globes de feu, d'éclairs et de tonnerres: il s'agit d'une grêle extraordinairement terrible. Remarquez le puissant effet de toutes ces syllabes entrecoupées, que les basses des deux choeurs enveloppent d'une vocalise tonitruante. Et brusquement, dans le créneau de silence formé par les voix qui se taisent une seconde et qui vont reprendre avec fureur, flamboie l'éclair d'une trompette. Le tout s'achève par un fortissimo qui est à hurler de joie.

La Bible nous dit qu'après chacune des plaies qui frappèrent l'Égypte Dieu prit soin de raidir le coeur de Pharaon, afin qu'il ne tînt aucun compte des leçons cruelles qu'on lui donnait. Sans cela il serait vraiment inexplicable qu'après le Nil changé en sang, les grenouilles, les mouches, les sauterelles, la peste et les pustules, et encore cette grêle mêlée d'éclairs, il se fût obstiné à retenir les Hébreux. Mais voici une plaie plus affreuse que les autres. Moïse étendit sa main vers le ciel: et les ténèbres descendirent sur le pays d'Égypte. Elles durèrent trois jours. Ces ténèbres, Hændel les a rendues visibles et palpables, il en a presque donné l'odeur et le goût funèbres par un choeur à quatre voix, d'une extrême lenteur, qui fait la nuit autour de ceux qui l'écoutent, qui leur oppresse le coeur et qui les terrifie. Je ne sais rien qui donne plus fortement l'impression d'une hideuse réalité. Au début le son de l'orchestre est voilé: des hautbois et des violons jouant dans le grave se mêlent au basson, et il en résulte quelque chose comme la sonorité mystérieuse de cors que l'on écouterait en rêve. Ceci montre que Hændel savait, lorsqu'il le jugeait à propos, fondre les diverses voix de l'orchestre et donner par elles l'impression d'un seul instrument. L'orchestre, à ce début, joue très doucement, et il en est ainsi jusqu'à la fin du choeur, qui s'achève pianissimo. Mais l'orgue, qui enveloppe les choeurs d'Israël de sonorités magnifiques, fait ronfler tout à coup une effrayante pédale de trente-deux pieds: l'impression en est si puissante qu'elle devient presque douloureuse. Le choeur chante: «Il fit descendre d'épaisses ténèbres sur tout le pays; mais des ténèbres que l'on aurait pu saisir.» Cela s'assombrit de plus en plus; les harmonies deviennent lugubres; les bémols se multiplient jusqu'à former des grappes sur la portée. Trois jours ainsi: on ne se voit pas les uns les autres, et personne ne se lève de sa place. Les voix du choeur se séparent; elles semblent s'interroger et se répondre, toujours très lentement, sans éclat, sans une lueur d'espérance. C'est un récitatif dialogué, des confidences échangées dans les ténèbres par des voix d'une surhumaine puissance, mais qui ont peur de s'entendre. L'orchestre fait de longues tenues; et le choeur finit par des murmures si faibles qu'on ne les distingue plus du silence.

A peine les ténèbres furent-elles dissipées que Pharaon reprit sa parole une fois encore, et ne voulut point laisser partir Israël. Alors l'Éternel frappa un coup décisif. Ce n'est point, comme le disent certaines traductions de la Bible, un ange exterminateur, c'est une manifestation de Dieu lui-même qui accomplit l'acte de sommaire justice. Les Hébreux, après avoir mangé dans leurs familles l'agneau que l'on appela depuis l'agneau pascal (c'est-à-dire: du passage), dormaient ou songeaient au lendemain, qui devait être le jour de l'Exode. Ils avaient trempé une branche d'hysope dans le sang des bêtes et aspergé l'entrée de leurs demeures avec ce sang. Ils avaient rougi le linteau et les deux poteaux. L'Éternel Dieu passa devant les portes ainsi marquées sans toucher personne; mais, dans chaque maison égyptienne, il frappa le fils aîné; il les extermina tous, depuis le premier-né de Pharaon jusqu'au premier-né du détenu au cachot. C'est ce que le choeur rappelle dans un chant farouche: «Il frappa les premiers-nés d'Égypte, la fleur de leur force.» La phrase initiale fit passer devant mes yeux Jéhova: il accomplissait l'oeuvre terrible avec son épée de lumière. Le choeur se précipita; je fus entraîné par ce mineur féroce. Hændel a employé ici encore, mais sans y mêler une vocalise, les syllabes hachées, dites simultanément par toutes les voix, et entrecoupées de brefs silences. Le début d'un choeur de Samson et Dalila, un des meilleurs ouvrages de M. Saint-Saëns, est visiblement inspiré par le sujet du choeur dont je parle. M. Saint-Saëns connaît ses maîtres à fond. Cela n'empêche pas qu'il s'est complu à énumérer les raisons, en général détestables, pour lesquelles il est impossible ou superflu de monter en France les oratorios de Bach et de Hændel.

Certes, le maître a su introduire la plus vivante diversité dans un sujet qui pouvait sembler monotone: l'écrasement de l'Égypte. Mais voici qu'une toute nouvelle inspiration, heureuse et tendre, vient traverser une oeuvre de colère. Jéhova se tourne vers son peuple; il va l'emporter dans ses bras, comme un père emporte son enfant. Il n'y a point ici d'exagération; nous ne respirons pas, avant l'heure, l'atmosphère de l'Évangile. Mais les images pastorales, si fréquentes dans la Bible pour exprimer les rapports de Dieu avec son peuple, ont été rajeunies merveilleusement par Hændel. Après un exorde où éclate la joie, il se fait un grand apaisement. Les contralti chantent une phrase toute mélodieuse dans sa naïveté pastorale. «Il les conduisit comme un troupeau.» Elle se termine par une tenue très longue; en même temps les violons la reprennent dans le registre aigu. Les flûtes montent encore une tierce plus haut, et le motif se dessine avec une grâce exquise. Les soprani l'attaquent à leur tour; puis ce sont les voix d'hommes; et toujours la caressante mélodie se déroule au-dessus d'une pédale soutenue longtemps par les voix. Rien n'est beau comme ce doux et long murmure. Ce qu'on imagine en l'écoutant, c'est le calme profond des nuits étincelantes d'étoiles tandis que les troupeaux sommeillent; c'est le vaste silence des plaines, de ces frais pâturages de Sâron qui furent, de temps immémorial, une reposée pour les boeufs. Je regrette que le choeur ait été pris dans un mouvement trop vif, qui ne permettait pas aux voix de s'étendre comme je l'aurais voulu. C'est, à vrai dire, la seule critique que j'oserai faire. Si je disais que l'exécution de l'ouvrage entier fut irréprochable, je n'adresserais pas à M. Volkland et à ses choeurs l'éloge auquel ils ont droit. Tout fut chanté non seulement avec une justesse et une précision rares, mais aussi avec une foi, un élan, une vaillance dignes de l'oeuvre héroïque de Hændel.