Le choeur interrompt brusquement sa suave et pastorale rêverie. «Mais quant à son peuple...» et ici commence un thème fugué,—car il ne saurait y avoir de vraie joie sans un peu de fugue, ou des imitations subtiles, ou quelque petit canon bien nourri. «Il les emmena chargés d'or et d'argent.» Chose imprévue et pourtant bien naturelle, ces paroles sont dites avec une effusion extraordinaire. Il s'y mêle une vraie tendresse et une exultation de sauvages. Il aime son Israël, ce Dieu terrible; il le conduit à travers les solitudes; il marche lui-même en tête de la caravane; il est la blanche nuée du jour et, le soir, la spirale ardente. Mais ce n'est point assez qu'il se fasse le guide de son peuple: il a eu soin de l'enrichir au départ. Et les joyaux de l'Égypte brilleront dans la sombre chevelure ou sur la peau ambrée des belles filles d'Israël. L'attaque du choeur par les voix féminines me transporte. C'est clair et vibrant comme un sujet et une réponse de fugue lancés par les premiers et seconds violons dans les hauteurs du ciel; mais c'est plus doux, plus velouté, plus riche. Les ténors et basses reproduisent les mêmes dessins, et le choeur roule avec une force irrésistible.

Je ne dis rien du morceau suivant: «L'Égypte à leur départ se réjouit», car il ne fut point chanté à Bâle.

Une clameur s'élève. Ce sont les huit énormes voix du choeur qui, sur un rythme lent et saccadé, s'écrient: «Il souffla sur la Mer Rouge.» L'orgue en même temps a ouvert toutes ses écluses et lâché ses grandes eaux. Puis, après un silence, les voix seules disent avec terreur: «Et elle fut séchée.»

«Il les conduisit à travers l'abîme comme à travers une solitude.» Cette fois ce sont les basses qui exposent le sujet. Il est, presque jusqu'à la fin, formé de notes égales, et fait songer à des pas immenses, réguliers, d'une force et d'une pesanteur colossales. Je retrouve là cette nuance de comique à la Michel-Ange qui me plaît par-dessus tout. Hændel a eu soin de faire accompagner par le basson ces enjambées formidables. Tandis qu'elles arpentent le lit de la Mer Rouge, le vent d'est souffle avec force; et les traits rapides qui partent de tous côtés dans la masse tumultueuse du choeur me font voir la mer, violemment caressée à rebrousse-poil, qui fuit devant le souffle de Dieu. Remarquez le passage où, pour donner plus de vigueur à son attaque, Hændel fait chanter ensemble les soprani des deux choeurs. Le deuxième groupe, aussitôt qu'il a donné les premières notes du sujet, redevient libre; et au lieu de continuer le principal motif il chante, une tierce au-dessus de la partie d'alto, des traits capricieux et rapides.

«Mais les eaux recouvrirent les ennemis: il n'en survécut pas un seul.» C'est un choeur à quatre voix, sauvage et broussailleux. La basse instrumentale, multipliant les triolets, galope avec frénésie; infatigablement sonnent les trompettes et les timbales.

«Et Israël vit ce grand ouvrage que le Seigneur avait accompli sur les Égyptiens; et le peuple craignit le Seigneur.» Les voix donnent tout ce qu'elles peuvent; l'orgue vomit de magnifiques torrents de bruit. Les harmonies atteignent une largeur démesurée. On perd pied dans cette houle qui remplit la nef, clapote contre les vitraux et bouillonne jusqu'aux arceaux de la cathédrale.

Un choeur massif clôt la première partie d'Israël en Égypte. La forme en est palestrinienne; on connaît ces réponses à l'octave, ces brusques attaques sur un retard. Mais Hændel, qui n'a point dépassé Palestrina dans l'art de marier divinement les voix, garde ici sa prérogative, qui est d'être le plus mâle des hommes. Il faut admirer l'imprévu, la grâce, l'élégance raffinée qui, chez le maître italien, se mêlent si curieusement à une inspiration sauvage encore. Mais George-Friederich Hændel peut dire: Je me nomme le lion. «Et le peuple crut à Dieu et à son serviteur Moïse.» Lentes et majestueuses, trois blanches se succèdent dans chaque mesure. Avec quelle sécurité le choeur marche vers sa conclusion! «Israël craignit le Seigneur et crut en lui.» Moi aussi, j'y crois. Je ne veux pas d'autres preuves que cet enchaînement de choeurs irréfutables. Et vous, père Baille?

II