J'ignore, Casimir, quelles sont vos idées en matière d'exégèse; car nous causons rarement d'autre chose que de musique ou de cuisine. Je me plais à vous voir chevaucher, dans un même jour, trois ou quatre pianos que vous laissez fourbus; ou, mieux encore, dévorer des touffes de salade fraîche que parfument la pimprenelle, l'aimable cerfeuil et de tout jeunes oignons. Vous ressemblez alors à ce bouc friand de feuilles vertes qui brouta la première vigne plantée en Grèce par Dionysos. On fit une outre avec sa peau et on trépigna dessus; je vous souhaite le même destin pour que, dans la mort comme dans la vie, vous soyez une source de musique. Mais quant aux passages délicats de la Bible, j'ignore si vous savez en résoudre subtilement les difficultés. Niez-vous que les livres de Moïse soient un assemblage de diverses traditions, cousues ensemble tant bien que mal? En ce cas vous devez croire que le jour où Miryam, soeur de Moïse, entonna un hymne sauvage au bord de la Mer Rouge et dansa en marquant le rythme sur un tambourin, la prophétesse était centenaire, ou peu s'en faut. Car Moïse avait alors quatre-vingts ans; et un autre récit de la Bible nous montre Miryam déjà grande et veillant sur son frère, lorsque l'enfant prédestiné flottait le long du Nil dans une corbeille de joncs.

Au passage qui nous occupe, l'ensemble du cantique paraît être une interpolation. Après l'avoir lu, on trouve ces deux versets: «Et Miryam, soeur d'Aaron, prit en main le tambourin, et toutes les femmes la suivirent avec des tambourins et des danses, et Miryam chanta ainsi:

«Chantez à l'Éternel,

Car il a été grand et glorieux:

Chevaux et cavaliers,

Il les a jetés à la mer.»

Or, le cantique précédent commence par les mêmes paroles; d'où l'on peut induire qu'elles en furent le germe.

D'ailleurs l'hymne entier est digne de ce verset, qu'une antique tradition avait sans doute conservé; Hændel ne pouvait choisir un texte mieux approprié à son génie. La deuxième partie d'Israël en Égypte s'ouvre par ces mots: «Alors Moïse et les enfants d'Israël chantèrent à l'Éternel le cantique suivant. Ils dirent: Chantez à l'Éternel, car il a été grand et glorieux...» Et, le chant de triomphe achevé, le maître, qui s'est répandu en duos, soli, chorals, fugues magnifiques, évoque devant nous l'image de la prophétesse toute frémissante d'inspiration, et qui s'écrie: «Chantez à l'Éternel, car il a été grand et glorieux...» Tous reprennent ces paroles; et l'oeuvre s'achève par un choeur splendide qui a déjà ébloui l'auditeur. Qu'il m'eût semblé dur de ne l'entendre qu'une fois!

Les premières mesures de l'orchestre, avec leur rythme saccadé, ont un caractère solennel qui fait pressentir une chose extraordinaire. En effet, après un trille lancé par les cordes à toute volée, les huit voix du choeur éclatent brusquement comme la clameur d'un peuple. «Moïse et les enfants d'Israël chantèrent ce cantique...» Et ils le chantent, Baille, pour notre plus grande joie. Rappelez-vous comme nous nous poussions le coude, clignant de l'oeil l'un vers l'autre et faisant avec nos lippes une moue d'admiration. Rien de plus simple, de plus beau, de plus religieux que la phrase initiale, dite par les ténors à l'unisson des contralti. Les voix se fondent en une sonorité mâle et douce, tandis que la basse instrumentale monte ou descend avec une pesante rapidité. Ce premier motif, sur les paroles: «Je chanterai au Seigneur» est suivi sans transition par un thème de fugue allègrement rythmé, qui se déroule en une lumineuse vocalise. «Car il a triomphé glorieusement» chantent les deux choeurs alternés, s'exaltant l'un l'autre dans leur joie guerrière. Le second choeur, sur un rythme haché, crie: «Le cheval et son cavalier, il les a jetés dans la mer.» Les trois motifs se poursuivent et s'entrelacent. On voit flotter au vent l'éclatante banderole des vocalises; de barbares syllabes se heurtent comme des cymbales; et, dans le tumulte, l'action de grâces monte avec une religieuse lenteur. Puis la masse chorale, groupant ses forces, devient une trombe d'harmonie. Des clameurs entrecoupées sortent d'innombrables poitrines: «Le cheval! le cheval! et son cavalier! il les a jetés! il les a jetés dans la mer!» Les basses, avec une gravité pleine d'émotion, élèvent de nouveau le cantique à l'Éternel, tandis que la pure splendeur des trompettes évoque pour moi l'image d'une chevauchée au bord de la mer, d'une procession radieuse, d'un peuple en marche sur le bleu du ciel avec ses bêtes chargées de butin. Le choeur s'achève par un rappel successif des trois thèmes. Cette fois toutes les parties martèlent ensemble les syllabes héroïques: «Chevaux et cavaliers, il les a jetés dans la mer» et, longtemps après que les voix se sont tues, on entend retentir encore ce rythme terrible.

Je ne puis étudier en détail les autres choeurs de la partition. Certes, le maître a une richesse d'idées inépuisable, quoi qu'en disent nos jeunes malades; mais, s'il a merveilleusement varié son oeuvre, je serais bien en peine de trouver des expressions nouvelles pour traduire ma croissante admiration. J'omets le duo de soprani dont j'ai parlé. Il est suivi par une sorte de choral, qui sert d'introduction à un choeur massif: les voix y entrent si bien les unes dans les autres que les anges, ravis de cette mêlée, se mettent à souffler dans leurs trombones. «Il est mon Dieu: je le glorifie; le Dieu de mes pères: je l'exalte.» Là-dessus apparaissent les deux barbes que j'ai célébrées; et elles nous développent leur duo comme pourraient le faire un seigneur d'Éléphantide avec un prince de Rhinocère.