«Les flots les recouvrirent; ils s'enfoncèrent dans le gouffre comme des pierres.» Dès le prélude ces hautbois qui nasillent dans le grave, cette basse entêtée ne disent rien qui vaille pour Pharaon. Les voix s'élèvent peu; ce choeur funèbre a quelque chose de sourd et de voilé, comme les tambours de la mort.
Hændel, qui tire les plus puissants effets de contrastes fort simples, déchaîne maintenant les voix, les cuivres, les timbales. La plus pure joie éclate dans l'expression qu'il donne à ce verset: «Ta droite, ô Éternel, est admirable de force; ta droite, ô Éternel, a broyé l'ennemi.» Il faut voir avec quelle bienheureuse alacrité les deux choeurs se renvoient leurs exclamations de triomphe.
Je ne dis rien des deux morceaux qui suivent: ils ne furent pas exécutés à Bâle.
Quelle intelligence du texte éclate dans ce choeur: «Au souffle de tes narines les eaux furent amoncelées: les ondes se tinrent toutes droites, les flots se durcirent au coeur de la mer.» C'est un calme andante, un murmure presque doux quand il s'élève; je pense au «faible souffle» qui passa sur la face de Job, hérissant tout le poil de sa chair. La force divine est sûre d'elle-même; elle n'a pas besoin de se montrer brutale. Rien de plus expressif que ces longues tenues, ces notes répétées obstinément, la profondeur de ces basses, cette lente ascension, par tons entiers, de la partie de soprano. On voit les flots debout; l'abîme congelé forme deux murailles étincelantes. Tout cela serait admiré dans l'oeuvre d'un Berlioz ou d'un Wagner. Lorsque j'entends parler de notre invention du pittoresque, la critique moderne me fait pitié.
Je n'ai plus que deux choeurs à signaler. L'un est précédé par une large introduction: «Qui est comme toi, Seigneur, parmi les dieux? qui est comme toi sublime en louanges, prodigue de merveilles? Tu étendis ta droite...» Au milieu d'un grave silence, des basses caverneuses exposent un sujet de fugue: «Et la terre les engloutit.» J'engage ceux qui méprisent la scolastique à méditer les trois pages de ce choeur.
L'autre a les proportions d'une colossale architecture. Les instruments, par un rythme saccadé, préparent l'entrée des voix qui, l'une après l'autre, disent: «Les peuples entendront et ils seront effrayés.» Un subit abaissement des voix montre quelle terreur Israël a de son Dieu, à l'heure même où Jéhova fait tant de miracles pour le conduire au pays de miel et de lait où reposent les patriarches. «Ils seront pris d'épouvante; le peuple de Canaan se fondra.» Voilà ce que la musique rend visible: l'évanouissement d'une race tout entière. Pendant que les huit voix du choeur semblent elles-mêmes stupéfaites de ce qu'elles annoncent, le staccato de la basse ne s'interrompt jamais: Moab tremble, Édom tressaille, Ismaël claque des dents, les visages sont éperdus, les genoux fléchissent, les mains se lèvent suppliantes. «Devant la force de ton bras ils seront muets comme la pierre.» Le choeur se développe avec une magnifique ampleur, une variété merveilleuse dans les combinaisons. Il devient touffu comme une forêt. C'est une masse tumultueuse que sillonnent des gammes ascendantes. A travers les peuples hostiles, les nations hérissées de lances, des chemins frayés par Dieu mènent Israël vers son héritage sacré.
Nous entendîmes ensuite l'air divin en mi majeur et le choeur final, précédé cette fois d'une très ample introduction. Sans être soutenue par les instruments, Miryam éleva sa voix claire et perçante: «Chantez au Seigneur, car il a triomphé glorieusement.» Le choeur répondit: «L'Éternel régnera toujours et à jamais!» Le scintillement des violons, l'éclat des cuivres, le sourd galop des timbales me rendirent ma vision d'une chevauchée lumineuse. Il me semble que la splendeur des trompettes a pâli depuis un siècle. Oh! je n'oublie pas notre Wagner; je me rappelle fort bien cette marche funèbre où le thème de l'Épée flamboie terriblement. Mais pourquoi les trompettes, chez Hændel comme chez Bach, ont-elles cette limpidité céleste, cette radieuse pureté, cette joie héroïque? «Le cheval et son cavalier, cria la prophétesse, il les a jetés dans la mer.» Le choeur reprit: «L'Éternel régnera toujours et à jamais!» Puis les contralti entonnèrent le motif: «Car il a triomphé glorieusement» et le choeur se déroula jusqu'à la fin avec une sauvage magnificence.
Rappelez-vous, Baille, qu'au moment où les eaux de l'abîme, soulevées par la musique, engloutirent Pharaon, ses chars et ses cavaliers, il fallut nous faire violence pour ne pas pousser des cris: sans le respect du lieu où nous étions, la fureur de notre enthousiasme eût effrayé tout le monde. Il y a pourtant de grandes oeuvres qui n'appellent pas l'applaudissement. Celui qui vient d'entendre la Passion selon saint Matthieu se retire ému jusqu'au fond de l'âme; il n'a point de paroles, et toute marque d'approbation lui paraîtrait sacrilège. On éprouve quelque chose d'analogue après le Parsifal de Wagner. Vous ne sauriez applaudir, si vous êtes resté cinq heures dans les ténèbres de Bayreuth, les yeux fixés sur des héros vaporeux comme des songes, bien qu'ils saignent de la plus douloureuse humanité. Quand vous n'êtes plus ébloui par l'étrange lumière où s'agitaient ces merveilleux fantômes, vous allez souper discrètement. Un malaise délicieux vous trouble l'esprit, le coeur et les sens; que pourriez-vous dire? Au contraire, après Israël en Égypte, nous n'aurions pu nous taire sans étouffer. Une fois hors de l'église, nous hurlâmes dans la nuit: «Chevaux et cavaliers, il les a jetés à la mer!» Mais il n'en faudrait pas conclure, n'est-il pas vrai, Baille? que Hændel ignore les plus profondes angoisses de l'âme humaine. Celles qui étreignent un coeur solitaire le touchaient aussi bien que celles d'une multitude opprimée. J'en prends à témoin, parmi tant d'autres, cette mélodie chargée de sanglots: «Il fut rejeté par les hommes»—que le maître écrivit, baigné de larmes, avec toute la pitié de son coeur[1].
Note 1: [(return) ]
C'est un air de contralto en mi bémol, dans la partition du Messie.
Deux auditions de l'oeuvre de Hændel nous parurent à peine suffisantes. A l'issue de la seconde nous allâmes nous réjouir en compagnie de Bâlois fort aimables; et ce ne fut pas sans boire ni manger. Les solistes d'Israël en Égypte nous régalèrent des plus exquises mélodies. Il y eut des discours dans les deux langues, plusieurs toasts, beaucoup de bonne humeur, de bruyantes et joyeuses acclamations. Quelques-uns s'attardèrent à causer, boire, fumer; des bouffées de mélodie flottaient dans la salle et, de temps à autre, le piano chantait tout seul. Nous sortîmes à l'aube, laissant jaillir de nous mille motifs de fugue; et nous traversâmes ainsi les rues de Bâle, sous les regards d'une police à la fois défiante et paternelle.