I

LA NUIT

Alfred de Musset, lorsqu'il était au collège Henri IV, avait été présenté par son condisciple Paul Foucher, dans sa famille, et ce fut ainsi que vers 1822, il fit connaissance de Victor Hugo, qui venait voir sa fiancée, sœur de son ami. Quelques années se passèrent, et lorsqu'un nouveau Cénacle se forma chez M. et Mme Victor Hugo, pour remplacer l'ancien cercle littéraire de la Muse française, Alfred de Musset fut l'un des premiers appelés avec Sainte-Beuve, Émile et Antoni Deschamps, Ulric Guttinguer, Louis Boulanger, etc... On lisait force vers, on causait, on discutait; on faisait de longues promenades les soirs d'été, et c'est au lendemain d'une de ces conférences littéraires que le futur poète, qui n'avait encore rien produit, cheminant seul sous les arbres du bois de Boulogne, composa sa première ballade, La Nuit:

Quand la lune blanche
S'accroche à la branche
Pour voir
Si quelque feu rouge
Dans l'horizon bouge
Le soir,

Fol qui dit un conte,
Car minuit qui compte
Le temps,
Passe avec le Prince
Des sabbats, qui grince
Des dents...

C'était en 1827 ou 1828, et hormis la chanson pour la fête de sa mère (16 novembre 1824) et quelques vers adressés en octobre 1826, à une jeune fille de son âge, Alfred de Musset n'avait encore écrit que ses devoirs de collège.

II

L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM

L'Anglais mangeur d'Opium, traduit de l'anglais par A. D. M. Tel est le titre de ce petit volume de 221 pages, publié à la librairie Mame et Delaunay-Vallée, en 1828. «Traduit» est certainement exagéré. L'Anglais mangeur d'Opium d'Alfred de Musset n'est ni une traduction ni une imitation, mais une paraphrase du roman anglais de Thomas de Quincey: Confession of an English opium eater. D'un trait de plume, le «traducteur» supprime les digressions longues et oiseuses, les qualificatifs répétés, les lourdes discussions qui veulent être pédantes et ne sont qu'ennuyeuses. Là où l'auteur anglais remplit trois pages d'une description, Alfred de Musset poétise et nous rend plus palpable, en trois lignes, le même tableau.

Ce sont bien les mêmes faits, les mêmes idées, la même confession, mais Alfred de Musset n'en a pris que l'essence, et, tout en suivant la donnée du récit, l'a transposé dans son style à lui, en y ajoutant quelques impressions personnelles. En comparant les deux textes, anglais et français[74], je dirai sommairement que Musset a supprimé dans l'ouvrage anglais, en totalité ou peut s'en faut: la notice, les pages 11 à 15, 28 à 30, 55 à 57, 64, 65, 70, 72, 73, 75, 79 à 87, 96, 100, 102, 105, 109, 113, 117, 119, 135 à 144, 149 à 152, 165, 170, 180 à 183 et 187 à 206, sans compter les fragments de phrases retranchés ailleurs; par contre, sont ajoutées, dans le texte français, les pages 133 à 163, sauf la description de la chaumière (p. 136), de la chambre (p. 139) et l'histoire des deux tasses de thé (p. 140-141); le bal, le rendez-vous, l'histoire d'Anna, le duel, sont de son invention, ainsi que la leçon d'anatomie, qui occupe les pages 209 à 216. Cette «leçon d'anatomie» a son importance, non seulement parce qu'elle est entièrement due à la plume d'Alfred de Musset, mais surtout parce qu'elle est le miroir fidèle des impressions qu'il éprouva, lorsque, pendant l'année scolaire 1827-1828, il suivit, à l'École de Médecine, les cours d'anatomie descriptive de M. le docteur Berard[75]; c'est une page de l'histoire de sa vie: