LA QUITTANCE DU DIABLE
La Quittance du Diable, pièce en trois tableaux, en prose, écrite dans le courant de l'année 1830, est le premier essai dramatique d'Alfred de Musset. L'idée primitive lui a été fournie par un épisode du roman de Walter Scott, Redgauntlet, intercalé sous le titre de: «Histoire racontée par Willie le Vagabond». Quelques passages sont même la traduction littérale du texte anglais; mais, comme pour L'Anglais mangeur d'opium, Musset a transfiguré la narration de son modèle et y a ajouté beaucoup du sien: le personnage de Johny, celui de Miss Eveline et ses amours avec Sténie, sont de son invention.
Cette pièce, présentée et reçue au théâtre des Nouveautés de la place de la Bourse, ne fut cependant pas représentée; toutefois, il y eut un commencement d'exécution, car sur la première page du manuscrit, se trouve cette distribution des rôles, écrite de la main du Directeur, M. Bossange:
| Le Laird de Redgnauntley | M. | Casaneuve. |
| Johny, braconnier | Bouffé. | |
| Sténie, jeune fermier | Mme | Albert. |
| Miss Eveline, nièce du Laird. | Miller. | |
| Gertrude, sa gouvernante | Florval. |
Écuyers, Piqueurs, Varlets.—La scène est en Écosse.
Mais pendant que le chef d'orchestre du théâtre, M. Beaucourt, composait la musique des vers, éclata la révolution de Juillet, et c'est probablement ce qui empêcha cette tentative d'aboutir.
Devant une interdiction aussi impérieuse qu'inattendue, de la part de Mme H. Lardin de Musset, de donner les moindres indications sur cette pièce, interdiction devant laquelle je m'incline sans vouloir même en rechercher la validité, je renvoie le lecteur aux pages 95-96 de la Biographie d'Alfred de Musset, par Paul de Musset.
Je dirai seulement qu'au 1er tableau, qui renferme une ballade et une chanson en vers, nous assistons à une scène d'amour entre Miss Eveline et Sténie, scène que le laird de Redgnauntley interrompt brusquement en arrivant avec ses piqueurs et ses chiens; on lui amène un braconnier, Johny, pris en flagrant délit de chasse. Johny et le laird sont deux compères, associés par un pacte avec le diable; et le braconnier vient réclamer à son seigneur l'exécution de certaines promesses. Au lieu de l'écouter, le laird lance sur lui ses chiens et le fait chasser comme une bête fauve. Grâce à son pouvoir magique, Johny échappe à ceux qui le poursuivent; il revient vers Sténie, qui pleure; le laird lui a demandé son fermage, qu'il a déjà payé au défunt maître, qui, mort subitement, n'a pas eu le temps de lui signer sa quittance. Pour se venger, Johny dit à Sténie: Eh bien, viens avec moi, je vais te faire délivrer le reçu qui t'est dû.—Au 2e tableau, nous sommes dans un cimetière, à minuit, et prenons part au sabbat. Après bien des tentations auxquelles résiste Sténie, Sir Robert, le laird défunt, lui donne enfin sa quittance, et dès que le pauvre garçon tient le précieux papier, il s'enfuit, transi de peur, accompagné de Johny. Cette scène comporte une chanson en vers.—Au 3e tableau, tout en prose, nous sommes dans une salle du château de Redgnauntley. Le laird vient de signifier à sa nièce qu'elle va épouser le vieux chevalier Landshaw, que cela lui plaise ou non, quand survient Johny, qui apporte la quittance de Sténie. Le laird reconnaît immédiatement par quel moyen Johny se l'est procurée; il entre en fureur et veut tuer son acolyte; mais lui, homme de précaution, est armé, et, de plus, avant d'entrer, a mis le feu au château. Et pendant que Miss Eveline et Sténie, prévenus, s'enfuient loin des tours incendiées, le château s'écroule dans les flammes, ensevelissant sous ses ruines le laird et le braconnier.
Voici la ballade que chante Sténie au premier tableau:
—Beau fiancé, lui dit la dame,
Rattache-moi mes blonds cheveux,
Fais m'en deux tresses et sept nœuds.
Beau fiancé, je suis ta femme;
Emporte-moi dans ton mantel
Jusqu'au foyer de ton chatel.