«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

«Alfred de Musset».

Ces deux lettres firent le tour de la presse, accompagnées des marques non équivoques du mépris qu'inspirait la conduite de ceux qui, par un misérable jeu de mots, voulaient égarer l'opinion[98]. Quant à liquider la pension de retraite d'Alfred de Musset, en vertu de l'article 2 du décret du 2 mai 1848, il n'en fut jamais question.

Le Pamphlet quotidien illustré, 20 juin 1848.—«...Subterfuge odieux, escobarderie ridicule! mensonge trois fois stupide! Non, ce n'est pas M. Recurt qui a révoqué le noble esprit! C'est monseigneur Ledru-Rollin, ex-pacha de l'intérieur: Ah! vous espériez donner le change à la presse! Ah! vous vouliez nous flouer la vérité comme vous nous avez floué la république! Comme vous vous êtes partagé les ministères! Intelligences abruties par le pouvoir et la popularité, vous vous attaquez aux poëtes maintenant, c'est-à-dire à quelque chose de plus inoffensif qu'un enfant, de plus faible qu'une femme, de plus sacré qu'un prêtre. Platon chassait les poëtes de la République, mais il ne les condamnait pas au dénuement; il les reconduisait à la frontière au son des doubles flûtes et des cymbales d'airain; il couronnait leurs têtes de fleurs comme l'agneau des sacrifices, et les disait fils des dieux. Vous, vous flanquez à la porte, brutalement, mesquinement, stupidement! Voilà bien les profanateurs, et quels profanateurs! les écrivains des fameux Bulletins de la république... Que dira l'avenir, quand on écrira: Lamartine était tout puissant, Alfred de Musset ne fut rien, pas même bibliothécaire...»

La Liberté du 22 juin ayant publié l'entrefilet suivant:

«M. Alfred de Musset n'a point, comme on l'avait cru, été révoqué de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l'intérieur.»

Le Pamphlet quotidien du 23 juin releva vertement cette récidive de mensonge, ajoutant: «Nous tenons de bonne source que la Société des Gens de Lettres doit protester publiquement contre l'affront fait aux lettres dans la personne de M. Alfred de Musset».—Dans le Gamin de Paris du 21-24 juin, Fouyon plaide la cause d'Alfred de Musset et demande qu'on nous laisse nos poètes: «On dit que les savants n'aiment quelquefois pas les poètes; mais tu ne peux donner ce motif-là, toi».—Alexandre Dumas attaque de nouveau M. Recurt dans la France Nouvelle du 24 juin.—Il n'est pas jusqu'au Diogène Sans Culotte (22-25 juin) qui ne fasse entendre sa voix.

Voici donc la bibliothèque du Ministère de l'Intérieur sans titulaire, Alfred de Musset ayant été destitué, et M. Marie Augier n'ayant pas accepté sa nomination. Malgré mes recherches, il m'a été impossible de savoir quel avait été le successeur immédiat d'Alfred de Musset et à quelle époque remontait sa nomination. Le Moniteur Universel du 7 juillet publie un arrêté du président du Conseil des ministres (E. Cavaignac), pris sur la proposition du ministre de l'intérieur (Senart), portant organisation du personnel du ministère de l'intérieur, dont un bibliothécaire archiviste, aux appointements de 4,000 fr. Mais il n'y a pas trace d'une nomination quelconque.

Le Corsaire du 24 août dit: «Voilà quelques jours, une ordonnance vient de se glisser dans les colonnes du Moniteur, qui nomme M. Édouard Charton aux fonctions précitées». Il doit y avoir erreur, par suite de similitude de nom: le Moniteur du 10 août donne un arrêté qui nomme M. Édouard Carteron bibliothécaire du Ministère des Affaires étrangères. On ne trouve pas, aux archives du Ministère de l'Intérieur, trace d'arrêté de nomination de M. Édouard Charton. Il est vrai que d'avril à décembre 1848, le classement des pièces présente plusieurs lacunes, ce qui n'a rien d'étonnant, vu le nombre de ministres, secrétaires et chefs de cabinet, qui se sont succédé en quelques mois.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la date du 1er janvier 1849, l'emploi de bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur était occupé par M. Niel, antérieurement chef de bureau au même ministère. Mais à quelle date précise a-t-il pris possession de ces fonctions, c'est ce qu'il n'a pas été possible de vérifier, l'arrêté de sa nomination ne se trouvant pas aux archives.