II

L'Académie Française, blessée par les procédés des citoyens Ledru-Rollin et Recurt, et autant pour dédommager un peu le poète de la brutale destitution qui l'avait frappé, que pour protester contre les actes des hommes au pouvoir, résolut d'attribuer un prix à Alfred de Musset. Le choix porta sur la fondation de M. le comte de Maillé Latour-Landry[99]; l'intention était bonne, mais son application donna lieu à de fâcheuses interprétations; l'Académie n'eut pas le courage de dire qu'elle voulait réparer une injustice, et les termes dont elle se servit pour déguiser son offrande ne pouvaient être plus mal choisis.

Alfred de Musset fut proclamé lauréat dans la séance du 17 août 1848 (voir le Moniteur Universel du 18 août). Aussitôt qu'il en fut averti, le poète, ne connaissant pas les qualificatifs qui accompagnaient ce prix, écrivit une lettre de remerciement au Directeur de l'Académie, lettre que nous retrouverons plus loin. Mais quand, après la séance publique, il sut les motifs allégués, devenu fort perplexe, il demanda conseil à son frère Paul:

«Mon cher ami,

«En voilà une tuile désagréable! J'étais averti que l'Académie me décernait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient de me les dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j'écris; j'en ai tout à l'heure trente-huit, et on m'apprend que je suis un jeune homme qui mérite d'être encouragé à poursuivre sa carrière. Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise; mais de la part de l'Académie, c'est plus grave. Il m'en coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible, et cependant, puis-je à mon âge me laisser traiter d'écolier? Que faire? J'ai besoin d'avoir ton avis là-dessus. Attends-moi ce soir avant de te coucher ou laisse la clef à ta porte. Il faut que nous causions ensemble[100].

«Jeudi soir [17 août 1848].

«Alfred de Musset.»

Il fut décidé qu'Alfred de Musset, prenant un moyen terme, accepterait le prix, mais ne le conserverait pas. Le National du 19 août tourna tant soit peu en ridicule Messieurs de l'Académie:

«Nous admirons fort l'Académie d'avoir su découvrir que M. Alfred de Musset, après dix-huit ans de succès, était un talent déjà remarquable et méritait d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres. Cela prouve un discernement profond. Nous admirons cette condescendance de vouloir bien encourager un talent consacré par l'estime du public, depuis ses débuts qui datent de 1830; nous admirons cette complaisance à reconnaître que ce talent commence à donner des espérances, lorsque tout le monde, excepté les académiciens qui ne lisent rien, sait par cœur ses poésies; lorsqu'il n'y a pas de jour où les affiches des théâtres n'annoncent ses pièces, que les académiciens ne connaissent point, parce qu'ils se gardent bien d'aller au spectacle et de se tenir au courant de la littérature dramatique; lorsque le Théâtre de la République doit à M. Alfred de Musset ses merveilleuses recettes: encourager ce talent à poursuivre sa carrière, c'est trop de bonté.....»

Le Charivari du 19 août accentue la note et espère que «M. de Musset ne peut pas être complice de cet acte», lui qui perd un traitement de trois mille francs, et dont les pièces sont les seules qui fassent recette au Théâtre Français. Non, l'Académie a manqué de dignité pour elle et pour le poète; si elle veut à toute force servir M. de Musset, pourquoi ne lui donnerait-elle pas le fauteuil laissé vide par la mort de Chateaubriand: «Voilà comment l'Académie se fût honorée en honorant le poète; mais ce prix Maillé Latour-Landry, fi donc! jamais je ne pourrai oublier le sourire et l'ironie de M. Villemain en proclamant la décision de l'Académie».