Ordonnance du Dr Pagello
[Agrandissement]
Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son chevet:
«....Par instants les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur, et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide que j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur. J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état, ils n'espéraient plus me sauver.......»[30].
«Le 5 février, George Sand écrivait à Boucoiran: «...Je viens d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred, qui est fort alarmant ce soir......» Et le 8, au même: «.....La maladie suit son cours sans de trop mauvais symptômes, mais non pas sans symptômes alarmants...... Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d'un très bon effet...... Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d'Alfred et recommandez le même silence à Buloz......»
A des crises nerveuses d'une violence extrême, succédait cette léthargie qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour, Musset, comme s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un léger cri, et reconnut les deux personnes présentes: «.....J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello s'approcha de moi, me tâta le poulx et dit: «Il va mieux; s'il continue ainsi, il est sauvé.....»[31]. Musset était hors de danger, en effet, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri: dans une lettre adressée à George Sand, datée du 4 avril 1834, il dit que cette crise a duré dix-huit jours.
Ici nous sommes obligé de toucher un point délicat: pendant cette période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?
Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa main, Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir vue, pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans pouvoir préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en arrière..... Je vis les deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le soir même ou le lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle..... En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse.» Mais c'est Paul qui a écrit cela et non Alfred, et pas une ligne d'Alfred ne fait allusion à ce fait; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela.
Il ne nous paraît guère possible d'admettre que George Sand, épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie, elle a protesté contre cela; elle s'est défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'être devenue dans les circonstances que voilà.—Je parle du fait matériel et non de la déclaration adressée par elle à Pagello et signalée par le docteur Cabanès. Le meilleur moyen de détruire cette légende, ne serait-il pas de publier la correspondance des deux amants? Mais une correspondance complète, et non des lettres tronquées comme celles qui circulent sous main.
D'autre part, madame Tattet, lorsqu'elle me fit l'honneur de me recevoir, m'a déclaré que son mari lui avait toujours dit que c'était lui, Alfred Tattet, qui s'était aperçu de l'intimité existant entre G. Sand et le docteur, ce dont il avait averti Alfred de Musset déjà convalescent. Musset, qui n'avait jamais eu la moindre Vision au sens où l'entend son frère, entra dans une rage folle à cette nouvelle; il voulut se lever pour tuer G. Sand et Pagello; Tattet parvint à le calmer, et il se contenta de provoquer Pagello en duel. C'est à cela que G. Sand fait évidemment allusion dans la lettre qu'elle adressa le 24 août 1838 à Alfred Tattet: «...Je trouvais légitime que vous me préférassiez votre ami; et, après tout, vous me rendiez un plus grand service que de me garder le secret, car vous l'empêchiez de se battre et je n'eusse pas voulu payer votre silence au prix de la moindre goutte de son sang....» Enfin, G. Sand parvint à illusionner Alfred de Musset et à lui persuader que Tattet avait mal vu. Cela ne vous semble-t-il pas plus vraisemblable que le récit alambiqué de Paul de Musset?
Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit George écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute explication et plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança par la fenêtre. Alfred de Musset fut convaincu par cela seul qu'elle écrivait à Pagello pour lui donner un rendez-vous.—Nous parlons toujours d'après Paul de Musset.