J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.[55]

Le 21 juillet, il écrivait à son fidèle ami:

«Monsieur Alfred Tattet, à Baden, poste restante.

«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours. Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde Madame.... (Affaire personnelle à Alfred Tattet).... je crois que ce que je peux vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! Hélas! Comme j'en suis revenu! comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le cœur, par dessus le marché! Hélas! A mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où l'on est chauve, désolé et pleurant! Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains aujourd'hui bien sincèrement, parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrai savoir....

«Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à Bade? Adieu. Je suis à vous.

«Alfred de Musset.»

Hélas! Non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu». Quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.

VI

APRÈS