«...Je ne défendrai pas M. de Musset des offenses que vous lui faites. Il est de force à se défendre lui-même, et il ne s'agit que de moi pour le moment. C'est pourquoi je me borne à vous dire que je n'ai jamais confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard, et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui a inventé ces faits. Vous dites qu'après le Voyage en Italie, je n'ai jamais revu M. de Musset. Vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main....»

Jusqu'à la mort d'Alfred de Musset, survenue comme on sait, le 3 mai 1857, les deux anciens amants restèrent plutôt amis qu'ennemis. Il n'y eut jamais de guerre ouverte, ils se défendirent même réciproquement dans plusieurs circonstances et nous avons donné la preuve que plus d'une fois l'un approuva ce que l'autre avait écrit sur tous deux. Ils se sont querellés, ils se sont disputés, d'accord! Mais leurs différends sont restés entre eux et aucune accusation directe n'a été formulée par eux-mêmes. Ce sont des amis maladroits et indiscrets, des ennemis sournois qui, pour les exciter l'un contre l'autre, dénaturaient les paroles de nos deux héros, qu'il faut rendre responsables de tout le bruit qui se fit dans les salons et dans la presse.

VII

DEUX LIVRES

Donc, malgré la correction de leurs relations, vingt mois après la mort d'Alfred de Musset, le 15 janvier 1859, George Sand commençait dans la Revue des Deux-Mondes la publication de Elle et Lui. Il nous est impossible de trouver le pourquoi de ce livre.

Ce n'est pas une réponse à la Confession d'un Enfant du Siècle; nous avons donné la preuve que George Sand tenait ce récit pour vrai. Alors, pourquoi ce silence de vingt années, si la Confession était une accusation mensongère? Pourquoi surtout n'avoir parlé que lorsqu'Alfred de Musset n'était plus là pour se défendre?—Ce n'est pas non plus une attaque directe contre Alfred de Musset, car George Sand se donnerait à elle-même un démenti et renierait toute sa conduite depuis 1835.

Est-ce le besoin de faire parler d'elle? Non, car par ses romans et son rôle politique en 1848, elle était parvenue à la célébrité.—Le besoin d'argent doit aussi être écarté, car, à cette époque, sa fortune la mettait au-dessus des nécessités de la vie.

Je ne vois qu'une raison plausible: c'est que George Sand, obsédée des instances de ceux qui menaient campagne contre Alfred de Musset, n'eut pas la volonté nécessaire pour leur résister plus longtemps et finit, pour se débarrasser d'eux, par dire ce qu'ils voulaient lui faire dire, et cela, sans bien se rendre compte des conséquences.

Elle et Lui parut, d'abord dans la Revue des Deux-Mondes, puis en volume. Grand tapage au profit de Buloz, mais scandale énorme et qui retomba sur l'auteur. Quelques amis de George Sand, qui détestaient Alfred de Musset et avaient toujours essayé de lui nuire, furent seuls à approuver, avec les ennemis personnels du poète; le blâme fut général, et il suffit de lire les journaux de l'époque pour s'en assurer.

M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul nous raconte même dans Cosmopolis (p. 763), puis dans sa Véritable histoire d'Elle et Lui (p. 185) que lorsqu'en 1861, il fut demandé à l'Académie Française de décerner un prix à George Sand, la publication d'Elle et Lui fut un des griefs invoqués pour refuser ce prix.