— Cinq mille ! moins quinze cents, qui sont au sec au Maroc.
Alors, mon vieux, ça a bardé. Le patron s’est mis dans une gamme ! Il a fallu lui expliquer dix fois, lui montrer l’ordre écrit de l’adjudant et tous les papelards.
— Quinze cents balles de coton perdues ! Quinze cents balles de coton perdues ! — qu’il répétait sans cesse.
Alors Fourgues, qui en avait plein le dos de cette affaire-là, depuis le Maroc, lui a mis le marché en main, et lui a dit en pleine figure que, s’il n’approuvait pas sa conduite, il pouvait bien passer à un autre la suite du Pamir, de la machine, du coton, et que sans officiers ni équipage c’était un peu vert de se faire attraper. Le patron a eu peur. Il a tapé sur l’épaule du pacha :
— Nous arrangerons ça, mon bon ami. Ne vous emballez pas. C’est très bien. Tout ce que j’en disais, c’est pour les actionnaires. Je vais voir l’amiral, et puis vous êtes en règle, l’État se chargera de tout. Et puis on verra à faire affréter le Pamir, ou bien une autre combinaison.
Il est parti tout miel. Je sais ce que ça veut dire. Ça coûtera chaud à la princesse. Il a dû remuer ciel et terre. Le lendemain un capitaine de vaisseau est venu à bord et demanda à Fourgues combien il peut prendre de charbon.
— Trois mille tonnes !
— L’État vous prend pour porter du charbon à l’armée navale. Les chalands de charbon accosteront à midi, et vous l’embarquerez séance tenante.
— Et où le mettrai-je ? J’ai une cale pleine, l’autre à moitié de coton.
Voilà l’autre qui se met à tempêter, qu’on le fait déranger pour rien, que personne n’avait dit que le bateau était chargé, et qu’il ne savait pas où fourrer le coton, et que Fourgues aurait bien pu tout débarquer au Maroc, et que ça n’avait pas le sens commun d’avoir à faire à un bateau, ni vide, ni plein. Ils ne mâchent pas leurs mots dans la marine de guerre, quand ils parlent à ceux du commerce. Mais Fourgues l’a pris à la bonne, parce qu’il avait l’idée de pousser jusqu’à Orange, et que le reste, il s’en moquait sur l’instant. D’ailleurs, il savait que le patron réglerait tout ça bien mieux que lui, avec les autorités. Ça n’a pas traîné. Il est revenu le lendemain et a dit, qu’après entente, on viderait la cale avant du Pamir, qu’on y mettrait quinze cents tonnes de charbon spécial pour torpilleurs, mais qu’on laisserait le coton derrière. Après avoir ravitaillé l’armée navale, le Pamir ira en Angleterre décharger son coton à Liverpool, afin que tout ne soit pas perdu, et puis fera du charbon à Cardiff et ira de nouveau en armée navale.