— All right ! — dit Fourgues.

Et l’on se met en route pour accoster le Lamartine qui attendait sous la pointe, en dérive, sans même avoir jeté un pied d’ancre.

A mille mètres, il nous oblige à stopper, parce qu’un officier du bord venait en vapeur sur le Pamir pour aider à la manœuvre. Ils auraient pu le garder. Nous n’avons qu’une hélice, nous, et pas trois comme les croiseurs ; le Pamir avec ses trois mille tonnes dans le ventre ne tourne pas comme un toton. L’officier a voulu s’en mêler. Fourgues a commencé par chanter, et puis il s’est dit qu’en temps de guerre la marine marchande doit se ramasser. Quand il a vu que ce ne serait pas grave, il a laissé faire l’autre.

— En avant ! en arrière ! à droite toute ! Mais il n’obéit pas votre bateau… Le voilà qui se met en travers… à gauche ! Encore ! En arrière ! en arrière ! Bon Dieu !

Baoum ! Tu parles qu’il s’est arrêté, le Pamir. Il a de la veine d’avoir une cuirasse, le Lamartine. On lui serait rentré dedans jusqu’à l’emplanture des mâts. Et puis ça s’est tassé ; on a cassé les deux premières aussières, des neuves en acier, on a raclé un peu. En ont-ils des histoires qui débordent, tes bateaux : tourelles, canons, bossoirs, passerelles !

Le Pamir a tout ramassé avec son canot de sauvetage, à tribord. Il est tombé entre nous et lui et il a éclaté comme une noix. Ça a amorti le choc, mais nos deux supports d’embarcation ont été tordus, et nous ne sommes pas près d’avoir un autre canot à cet endroit-là.

Le croiseur a commencé à embarquer son charbon à sept heures du matin, et à trois heures du soir il avait avalé ses mille tonnes, briquettes d’abord, roche ensuite, intervalle du repas compris. Comment ont-ils pu faire, les matelots de l’équipage, je me le demande encore. Tu peux dire que ce sont des merles. Dire qu’ils avaient trente jours de croisière dans les jambes et qu’ils ont arraché cela en sept heures ! S’ils sont comme cela sur l’Auvergne, tu peux te vanter d’avoir quelque chose de bien comme équipage. Ce que je voudrais savoir, c’est si sur ton bateau les ingénieurs ont passé leur temps à compliquer l’entrée du charbon. Ils n’ont pas dû en passer souvent des briquettes avec leurs mains, sans quoi ils se seraient arrangés pour faire autrement que si l’on voulait emménager des meubles par les tuyaux de cheminée.

J’ai voulu suivre un envoi de charbon depuis la cale du Pamir jusqu’aux soutes du Lamartine ; autant valait trouver la sortie dans le palais des glaces du Crystal-Palace. Seulement, là, c’était plus sale.

Et puis, est-ce que vous trimballez aussi le charbon sur l’Auvergne dans des couffins en vannerie, comme ceux où les nègres des Antilles portent des ananas ? Autant dire qu’on veut vider le Mississipi avec un chalumeau de cocktail. Les couffins crèvent, ça éreinte les hommes, et tu parles d’une poussière. Les Anglais et les Boches font mieux que cela, il faut le reconnaître. Avec leur temperly, le charbon monte comme un ascenseur, et puis les chemins de soute sont moins biscornus. Enfin, j’attends les détails que tu m’enverras ; peut-être que je me trompe.

Le Lamartine nous a envoyés mouiller pour la nuit sur un plateau de rochers, disant que demain un autre croiseur nous prendrait le reste. A peine le temps de dire ouf, il était parti dans la brume.