Fourgues est allé mouiller, et au trot, bien content de souffler un peu et de fumer une pipe tranquille.
On s’est débarbouillé, il a fait monter sur la passerelle un boujaron de marc qu’on a mis dans du café, pour se rincer le charbon de la bouche, et l’on a bavardé jusqu’au souper. La brume s’est levée pour le coucher du soleil et alors on est resté épaté tous deux. Tu as de la veine de voir ça tous les soirs. Fourgues a voulu faire le malin et dire que sur la vallée du Rhône et à Marseille, les jours de mistral, c’est mieux que ça au coucher du soleil. Il crânait. Moi, je sais que ça enfonce les Antilles et le golfe du Bengale ; il n’y a pas plus de lumière et pas autant de couleurs vives, mais on dirait du velours. D’ailleurs, je suis bien bon de te raconter ça, toi qui l’as vu depuis trois mois ; mais je serai bien content d’y retourner pour regarder ces soirs-là en pensant au pays.
Le lendemain matin nous attendions un croiseur pour le charbon en roche. Il est arrivé une escadrille de contre-torpilleurs, qui se sont accrochés tous ensemble au Pamir. Bien manœuvré : une amarre ici, une défense là, et les voilà tous, bien sages, collés devant et derrière. Le chef de l’escadrille monte à bord et demande Fourgues. Il n’avait pas dû ôter ses bottes depuis longtemps, ni se laver beaucoup ; il avait des escarbilles plein la barbe et les yeux tout rouges. Quand il a su que le Lamartine avait pris le charbon spécial et qu’il ne lui restait que du charbon en vrac, il a fait une tête :
— Voilà trois fois que ça recommence. Ça m’encrasse les grilles et ça fait une fumée d’enfer. Et l’on nous demandera de donner vingt-cinq nœuds avec cette saleté !
Mais il fallait qu’il reparte à midi pour prendre le barrage au soir, je ne sais plus où, et il a fait embarquer le charbon. Ceux-là, des contre-torpilleurs, je les plains encore plus que ceux des croiseurs. Ils n’ont même pas la place de remuer main ni patte, et qu’est-ce qu’ils doivent encaisser comme coups de chien !
Il nous restait cent tonnes de charbon, quand les six fiots ont fini le leur. Fourgues aurait bien voulu partir vide, car ça ne ressemble à rien de remporter du fret. Mais il paraît qu’aucun navire ne devait charbonner là avant cinq jours, et comme ce n’était pas la peine que le Pamir remonte au Nord avec si peu de charbon, le commandant en chef nous a transmis l’ordre, par T. S. F., reçu par le chef d’escadrille, de poursuivre pour notre destination.
— Tu vois, mon petit, — a dit Fourgues, — le croiseur a pris le charbon des torpilleurs, et les torpilleurs le charbon des croiseurs. C’est la vie.
Les contre-torpilleurs sont partis, nous avons rempli nos ballasts avant, car tu penses si nos deux mille cinq cents balles de coton nous enfonçaient derrière, et l’on a appareillé pour Liverpool. Ça a été une balade de pères peinards. Fourgues n’avait pas peur de manquer de charbon avec les cent tonnes qu’on promenait gratis, et nous étions trois pour faire le quart, en comprenant le bonhomme des bateaux parisiens qui, entre parenthèses, a un petit bagage d’histoires qui enfonce celles de Fourgues.
A Liverpool, le pilote nous a remis un télégramme du patron qui disait qu’après entente avec le consignataire, il fallait passer le coton au Karl-Kristian, un grand cargo norvégien amarré devant Birkenhead. Quand on a pu s’amarrer contre, sais-tu ce que le capitaine a dit à Fourgues ? Je te le donne en mille ! Que le Karl-Kristian allait emporter les deux mille cinq cents balles de coton et quatre mille avec à Copenhague : tu penses si ça va rester en Danemark ! C’est la première fois que Fourgues s’est mis en colère depuis K***, et il a dit que, s’il avait su, il aurait plutôt envoyé tout à l’eau au Maroc, quitte à prendre les meubles de cent mille Boches, plutôt que de leur avoir apporté sur un plat de quoi fournir d’obus un corps d’armée. Tu dois avoir lu la conférence de La Haye, toi mon vieux, sur ton cuirassé ; si tu peux me dire pourquoi c’est défendu de vendre du charbon aux Boches, et pourquoi le coton n’est pas contrebande de guerre, tu feras plaisir à moi et à Fourgues. Si les Allemands avaient notre place sur mer et nous la leur, je crois que ça n’aurait pas traîné l’embargo du coton.
Le Pamir n’a pas moisi devant Birkenhead. Dans la journée le Karl-Kristian a gratté nos deux mille cinq cents balles de coton. Mais Fourgues en a profité pour faire visiter par le scaphandrier des constructeurs — le Pamir a été fait là — l’hélice qui n’avait pas l’air de tourner bien rond. C’est là qu’on a su qu’un bon morceau de métal de l’hélice était resté dans l’Atlantique, sans compter trois écrous du moyeu décapités. Fourgues aurait bien voulu réparer ça sur place, mais le chantier lui a dit qu’on était débordé, à cause de l’amirauté qui active la construction, et que si le Pamir pouvait aller jusqu’à Cardiff, il y trouverait à la succursale une hélice de rechange et des monteurs. Comme la balade était courte, on est parti le soir même, sur lest, et ce matin on a fait piquer du nez le Pamir. Les monteurs ont installé un radeau sous l’hélice qui est juste au ras de l’eau, et ils auront fini demain. On chargera le charbon, et en route.