Comme il n’y avait rien à faire à bord pendant ce travail, Fourgues a donné campo à toute la clique, qui ne se l’est pas fait dire deux fois, et m’a invité à déjeuner au Welsh Lion ! Ça nous a ragaillardis de boire de la bière fraîche et de manger du pain du matin. Comme on était de bonne humeur, j’ai lu à Fourgues ta lettre partie de Malte, et que j’avais dans ma poche depuis Liverpool. J’espère que tu ne m’en veux pas. D’ailleurs il a dit :

— Ils ont de la veine sur l’Auvergne. Avec un petit bonhomme comme ça sur la passerelle, le commandant peut dormir sur ses deux oreilles.

Alors tu peux croire que ça l’a assis de savoir que tu faisais la veille dans une tourelle, et que, quand tu mettais le pied sur la passerelle, tu n’avais que le droit de te taire. Tout ce que tu as écrit l’a beaucoup intéressé. Fourgues a l’air un peu brusque, comme ça ; il ne parle pas beaucoup, sauf quand il jure ; mais quand il se déboutonne, il n’y a qu’à l’écouter, parce que je me suis aperçu que tôt ou tard on voit qu’il avait raison.

— Pas mal la lettre de votre ami, — a-t-il dit, quand j’ai eu fini. — Il s’intéresse à ce qu’il fait, et il n’y a que ça en dehors de la vie de famille. Seulement, il m’a l’air de croire que c’est arrivé sur son Auvergne. C’est le milieu qui veut ça. Il ne jure que par le canon. Il ne rêve que plaies et bosses. Très bien. Faudrait tout de même voir s’il n’y aura que le canon dans cette guerre sur l’eau. Au train dont vont les choses, j’ai comme une idée que les Boches ne l’entendent pas comme ça. Quant aux Autrichiens ! Enfin, on verra… Tiens, petit, viens faire une partie de billard à poches en buvant un whisky. Ça nous dégourdira les doigts et les jambes. Tu me diras ce que tu penses de cette lettre, et on verra si nous sommes du même avis.

Moi je joue au billard comme une mazette, surtout sur cet énorme billard anglais. Fourgues m’a rendu cent points sur cinq cents, et il a gagné en sept séries. Je le regardais faire. Jamais je ne l’ai vu si content. J’ai essayé de placer quelques mots sur ta lettre, mais il a parlé tout seul tout de suite. Je ne vais pas te raconter depuis a jusqu’à z. Ça a duré une heure. Il m’a posé des tas de colles, et, comme je ne savais pas quoi répondre :

— Demandez-lui donc ça et ça à votre canonnier de l’Auvergne, — disait-il en passant la craie sur le procédé.

Eh bien ! mon vieux, je m’exécute. Tu pourras répondre directement à Fourgues, si ça t’amuse… Je ne serai pas jaloux et ça lui fera plaisir.

« De deux choses l’une, — a-t-il dit : — ou bien l’armée navale veut se battre avec les Autrichiens, ou elle ne veut pas. Si elle veut, pourquoi fait-elle le blocus du canal d’Otrante ? Quand on veut tirer un lapin, on le laisse d’abord sortir de son trou, on se met entre le trou et le lapin, et on lui envoie un coup de fusil. Encore ne faut-il pas se mettre d’abord devant le trou. Le lapin ne sortira pas. Je ne sais pas où sont les Autrichiens, à Pola ou à Cattaro ou ailleurs, mais est-ce qu’ils vont sortir, quand ils savent que l’armée navale se balade devant chez eux, à quatre contre un ? Il vaudrait bien mieux rester au port par là dans les environs, avec un ou deux bateaux sur le canal qui n’est pas si large, les laisser sortir s’ils en ont envie, et leur tomber dessus.

« Le compte serait réglé en une heure, et le blocus serait fini. Au lieu de cela, on éreinte des bateaux, des hommes, pendant que les Autrichiens restent chez eux, à entretenir leurs machines et faire des exercices de tir, et être frais comme l’œil le jour où ils voudront.

« Et puis, à quoi est-ce que ça sert de remonter l’Adriatique en grand tralala. Tout le monde sait qu’aujourd’hui les bateaux de guerre ne peuvent pas approcher des côtes ennemies à cause des mines. Le commandant du Lamartine me disait l’autre jour qu’ils ne doivent pas dépasser les fonds de cent mètres. Les fonds de cent mètres, ça fait dix ou vingt ou trente milles au large. Ce n’est pas de là qu’ils bombarderont les arsenaux et envahiront l’Autriche. Tout ce qu’ils y attraperont, c’est un sous-marin qui leur enverra une torpille, ou une mine en dérive. Si encore il y avait un résultat, mais je n’en vois guère. Au fond, avec l’idée de se battre, ils m’ont tout l’air de faire ce qu’il faut pour ne pas y arriver. D’ailleurs, si tu as lu les journaux anglais, tu peux voir que c’est pareil de ce côté-là. Enfin, qui vivra verra. Écris toujours cela à ton ami, avec le bonjour de ma part, et demande-lui ce qu’ils en pensent sur l’Auvergne et les autres bateaux. C’est peut-être une idée de vieux dur-à-cuire, qui n’a pas fatigué les livres de tactique, mais ça ne doit pas être si loin que ça de la vérité ! »