Tu dois te demander ce que je suis devenu dans toute cette bagarre. Il est plutôt loin, notre 14 juillet de la Nouvelle-Orléans où nous nous sommes dit au revoir au Dollar-Bar, après un cake-walk au son du gramophone. Je vais te raconter en bloc.

Le Pamir a chargé son coton — cinq mille balles — jusqu’au 25 juillet. Il faisait plutôt chaud et l’on avait hâte de partir pour Liverpool, trouver un peu de fraîcheur. Et puis les nouvelles sentaient le brûlé. Les journaux américains faisaient du tapage, avec de grosses manchettes, sur la Serbie et le reste. Mais on croyait que c’était un bluff de la presse germanophile et de la bande à Hearst. On était content tout de même d’aller voir ce qui se passait en France et de voir aussi la tête des compatriotes.

On est appareillé à deux heures du matin. A la sortie un grand patouillard a failli nous caramboler, mais le pacha a bien manœuvré. J’ai pris le quart à trois heures, à la place de Blangy qui avait un bon coup de fièvre et se bourrait de quinine depuis deux jours.

Quel coup de soleil au golfe du Mexique ! Trente-cinq sur la passerelle, quarante dans la cabine, pas ça de vent. Dans l’Atlantique, ça a un peu fraîchi et Blangy a repris le service.

La barque filait ses dix nœuds forts, mais au bout de trois jours, voilà la machine qui s’emballe à tout casser. C’était notre arbre de couche qui venait de se briser net, à un mètre du palier de butée. On avait dû rencontrer une épave entre deux eaux qui avait bloqué l’hélice ; je ne serais pas surpris qu’un morceau d’hélice soit tombé au fond de l’eau.

Pas moyen d’appeler au secours, puisqu’on n’a pas la télégraphie sans fil. Muriac, notre mécanicien, a été épatant. Il a trouvé moyen de faire forger, sur notre mauvaise enclume, deux colliers en fer qu’il a pincés sur les deux moignons d’arbre avec huit boulons. Ça a pris deux jours de travail. Ce que le pacha Fourgues a pu grogner de se voir stoppé comme un coffre au milieu de la baille ! Tu le vois d’ici avec ses yeux bridés et son bouc, criant toutes les cinq minutes par le panneau des machines :

— Eh ! en bas ! Muriac ! C’est-y pour les vendanges qu’il tournera votre tourne-broche ?

— Encore une heure, peut-être deux ! — hurlait Muriac. — Mais vous feriez mieux de nous fiche la paix !

On est reparti après avoir dérivé de cinquante milles à l’Ouest. Fourgues avait peur que la chignolle ne donne plus les dix nœuds, mais l’arbre était plus solide qu’avant.

Ça nous avait retardé. Le 7 août à la nuit, on entre dans le canal d’Irlande ; on cherche les feux ! Macache ! J’étais de quart ; pendant trois heures, Fourgues m’a bourré comme il sait faire, parce que je ne voyais ni phare ni rien.