Enfin, le Pamir a passé quelques heures à Bizerte pour prendre de l’essence pour l’armée monténégrine. Tout ça nous a pris du temps, quoiqu’on n’ait pas moisi dans les ports, et dans la plus mauvaise saison de l’année. Je n’aurais jamais cru que la Méditerranée soit si mauvaise. C’est pire que l’Atlantique et les mers de Chine. Pluie ou vent, vent ou pluie, et une mer hachée tout le temps. Fourgues encaisse ça et se paye ma tête.

— Eh ! petit ! Tu vois qu’on a tort de chiner le Midi. La Méditerranée, vois-tu, c’est grand comme une tasse, mais il faut être malin pour la traverser en long, en large, sans recevoir quelque saleté. Tiens, regarde celle-ci, et celle-là !

Qu’il y ait des lames plus hautes que la cheminée là où elles ont le temps de prendre du champ, je comprends, mais trouver ça en Méditerranée, ça me passe. Toi, mon vieux, tu es tranquille dans ta tourelle, mais la passerelle du Pamir n’est pas souvent sèche.

Le rendez-vous était à l’ouest de Fano, à dix milles, et le Pamir y est arrivé vers midi. De loin, nous nous sommes demandé ce qui pouvait bien arriver. On pensait voir un contre-torpilleur, peut-être un croiseur, et vous étiez cinquante ou soixante bateaux. On voyait la fumée à trente milles, et il arrivait tout le temps d’autres bateaux. C’est la première fois que je voyais l’armée navale au grand complet, tous les cuirassés, croiseurs et torpilleurs. Il n’y a pas à faire le malin, ça a de l’œil. J’ai cherché ton Auvergne, mais elle n’était pas là. Qu’est-ce que tu faisais ? Ça m’intéressait tellement de voir les signaux à bras, les pavillons et tous les canots qui allaient d’un bateau à l’autre, que j’ai oublié de t’écrire un mot pendant la demi-heure qu’on est resté stoppés dans le tas. Je me demandais ce que vous faisiez tous là, arrêtés sans rien faire, et ce n’est qu’à la fin que j’ai vu le courrier, que me cachait un grand croiseur, et j’ai compris pourquoi il y avait tant d’embarcations à courir. Ça ne fait rien, il n’a pas peur, l’amiral, de rester là en plein jour, tous ensemble, sous le nez des Grecs.

Dès qu’on a été stoppé, un vapeur est venu prendre Fourgues et l’a conduit à bord de l’amiral, où il n’est pas resté quinze minutes. Quand il est revenu, il a grimpé l’échelle au galop.

— En route, petit, tout de suite, cap au Nord. Mets-toi derrière ce contre-torpilleur pendant que je vais ouvrir mes ordres.

Il est allé lire son enveloppe cachetée et je suis passé tout seul, fier comme un caban derrière mon contre-torpilleur, au milieu de tout votre acier. Tout de même c’était un peu vexant de n’avoir pas su qu’on tomberait sur le courrier. Toi, passe encore, mais ils auront cru que j’étais noyé au pays ; ils sont restés au moins un mois sans lettre.

Quand Fourgues est arrivé sur la passerelle, j’attendais qu’il me raconte, et je commence :

— Eh bien ! commandant ?…

— Marche toujours, petit !