Il va se coller près du taximètre en tapotant la rambarde, le sourcil froncé. Je voyais bien qu’il y avait un cheveu, mais c’était pas la peine de s’en mêler. C’est moi qui aurais écopé, tandis que comme il n’a plus que moi à qui parler, j’étais sûr que ça sortirait avant peu.

Il est redescendu et a donné des ordres pour doubler la veille, deux hommes devant, un derrière. Puis il a dit que tant qu’on remonterait et qu’on descendrait l’Adriatique, c’est lui et moi qui ferions le quart en chef, que les autres nous doubleraient, sauf pendant les repas qu’on continuerait à faire ensemble, mais dans la chambre de navigation. Après, il est resté à ruminer sans dire pipe jusqu’au dîner.

Moi je n’ai pas ouvert le bec. Je commençais à être épaté de voir cette tête à Fourgues au moment de faire quelque chose d’intéressant. Il est plutôt casse-cou. Enfin il a éclaté :

— Il faudrait tout de même qu’on s’entende. Sais-tu ce qu’ils m’ont demandé, petit, sur ce cuirassé-là ?

Pas de danger que j’ouvre la bouche.

— Eh bien ! ils m’ont demandé pourquoi je n’ai pas la T. S. F., et pourquoi je n’ai pas un tonneau de vigie à la pomme du mât, et si j’ai une colonne de signaux lumineux, et comment je communiquerai la nuit avec eux et avec le contre-torpilleur, et pourquoi par-ci, et pourquoi par-là. Ils n’ont qu’à donner des ordres, bon Dieu de bois ! Je ne demande pas mieux qu’on le grée de tout les apparaux de la création, le Pamir, avec des chaudières neuves et un arbre entier par-dessus le marché. Mais tu vois ça, toi, d’avoir l’air de m’attraper !… Je ne suis pas un cuirassé, moi… Alors, j’ai demandé à mon tour à celui qui me posait encore une colle, un frégaton : « Et vous, qu’est-ce que vous faites là stoppés ? Vous attendez une torpille ? » Il s’est fichu à rire. Il a appelé les autres et ils m’ont regardé comme une bête curieuse. Il y en a un qui a daigné m’expliquer. Les sous-marins c’est pour la défense des côtes. Jamais ils ne descendront jusqu’à Fano. Il ne faut pas se faire des épouvantails ; on peut naviguer tranquille. Là-haut, peut-être, il faudra ouvrir l’œil, mais au large, quelle bonne blague !… C’est tout de même un peu fort de croire que Fourgues a peur… Je ne sais pas ce que je leur aurais dit, mais l’amiral est arrivé :

«  — Ah ! c’est vous le commandant du Pamir qui allez au Monténégro ! Vous avez plus de veine que moi ; vous n’avez pas peur au moins ? »

« J’allais lui répondre, moi, mais il est parti sans même attendre, et dès qu’on m’a donné mon pli cacheté je suis rentré dare-dare. Ici je sais ce que je fais, et personne ne m’apprend ma leçon. Qu’il me la donne la T. S. F., voilà dix fois que je la demande à l’armateur et chaque fois il me regarde comme si je lui demandais la lune. Ah ! et puis, j’oubliais, à la coupée, il y avait un petit lieutenant de vaisseau. Je lui demande ce que j’ai à faire si je vois un sous-marin, et si c’est avec mes deux poings que je lui répondrai. Celui-là encore m’a regardé comme un phénomène, et puis il a haussé les épaules et s’en est allé rire avec les autres. Non ! mais vois-tu ça, petit ?

Ça lui faisait du bien à Fourgues de s’être soulagé. Il a allumé sa pipe et a avalé un verre de rhum, du bon des Antilles.

— Va te coucher, petit, et tâche de bien dormir jusqu’à minuit, parce que demain ce n’est pas la peine d’y compter. Nous allons à Antivari, on arrivera à la nuit. On repartira au jour, et il faudra que toute la camelote soit envoyée à terre. Heureusement, les nuits sont longues. Ils verront bien si le père Fourgues a du jus de navet dans les veines.