C’est pas très folichon de remonter la côte d’Albanie. Il y a autant de végétation que sur ma main, et quand le vent se met à dégringoler de là-haut, ce n’est pas pour rire. Nous avons attrapé un de ces coups de bora, à arracher les mâts de leurs emplantures… Je ne sais pas comment le contre-torpilleur a fait pour ne pas chavirer. Chaque fois qu’on pouvait le voir entre deux lames, il était couché à droite ou à gauche. Quant au Pamir, il en a tant vu que ça ne lui enlève même plus de peinture, il n’en reste plus.
En serrant la terre, on est arrivé au lendemain soir devant Antivari. Le torpilleur toujours devant montrait le chemin. Le vent était tombé, mais ce n’était pas fameux, et puis pas un lumignon. Fourgues est rentré là dedans comme en plein jour, et on ne voyait ni la côte, ni le wharf. Tu aurais cru qu’il entrait dans le bassin de l’Eure, au Havre, avec remorqueur devant et derrière.
Il y avait tout de même du monde sur le wharf, des Monténégrins qui ont reçu les amarres et ne les ont pas tournées trop bêtement. Le Pamir a pu se déhaler dessus, et l’on n’a rien cassé en accostant. Comme des diables, les indigènes ont sauté à bord. Dans leur charabia, ils ont dû demander à manger, car dès qu’on a sorti le premier maïs, ils se sont jetés dessus et en ont rempli leurs poches.
Comme travail de nuit, je te recommande ça. Défense d’allumer un lampion, défense de faire marcher les treuils, défense de crier. On jetait par-dessus bord sur le wharf sans savoir où ça tombait. Tant pis pour qui était dessous. Ceux qui étaient à terre crochaient dedans comme ils pouvaient, et tiraient ça dans les hangars ; essence, chaussures, couvertures, sacs de maïs, tout ça déballait. On n’a tué personne, je me demande comment on a fait, même pas les avions autrichiens qui sont venus à deux heures du matin et ont lâché quatre ou cinq bombes. Elles ont éclaté tout autour, sauf une qui est tombée dans le maïs sans sauter, et que Fourgues a jetée à l’eau comme si ç’avait été un bout de cigarette. Seulement, dès qu’ils ont entendu les avions, tous les indigènes se sont trottés comme des lapins, et il n’y a pas eu moyen de les faire revenir : en voilà qui aiment la nourriture toute servie. Le contre-torpilleur nous a envoyé du monde, et pourtant ils devaient avoir envie de dormir, après le métier de chien de ces derniers jours. Ils ont quand même arraché ça comme si c’était pour eux. C’est ce qu’on appelle tirer les marrons du feu. A cinq heures du matin, les cales étaient vidées, raclées, et le Pamir a filé sans demander son reste. Le contre-torpilleur est resté là, parce qu’il avait reçu un radio pendant la nuit, et il est parti pour rôdailler dans les environs. Nous avons redescendu l’Adriatique sans être convoyés ni rien ; si un mouille-ciel avec une carabine nous avait tiré dessus, on était bel et bien prisonniers, et ça aurait eu l’air fin. Fourgues grommelait, disant que tout de même un bateau de trois mille tonnes est bon à prendre et que la France n’en est pas si riche pour les larguer comme cela dans les eaux ennemies. Et puis on n’avait pas d’ordre, et Fourgues se demandait s’il fallait retourner à Cardiff, ou à Toulon, ou quoi. Bref, la vie n’était pas drôle sur la passerelle. Pour comble de bonheur, une tête de bielle se met à chauffer. Il a fallu réduire jusqu’à trois nœuds et arroser avec des seringues ; on aurait eu le temps d’être coulés dix fois. On a mis cinquante heures pour redescendre, avec du gros temps sur le nez. Fourgues voulait passer à l’intérieur de Corfou pour trouver du calme et mouiller si la bielle ne voulait pas refroidir ; mais comme on allait s’engager dans la passe Nord de Corfou, toute une escadrille de torpilleurs nous arrive dessus et nous fait signe de passer par le large. « Les bateaux français, a crié l’un des porte-voix, ne doivent pas aller en eaux grecques. » Pourtant le Pamir n’est pas un navire de guerre.
L’autre a continué à causer. Il paraît que toute l’armée navale a cru que le Pamir était coulé ou torpillé, et qu’on nous cherche partout depuis vingt-quatre heures. Le contre-torpilleur qui était avec nous à Antivari avait reçu l’ordre de redescendre et de tâcher de nous trouver pendant que d’autres remonteraient en rideau. Notre compagnon qui était parti en recherche à toute vitesse nous a dépassés, comme tu penses, sans nous voir, puisque nous avions longé la terre pour trouver de l’abri, et il a reçu le matin, par T. S. F., un savon de première du commandant en chef. Ça a un peu ennuyé Fourgues de savoir ça :
— Et puis, tant pis ! — a-t-il conclu, — s’ils nous mettaient la T. S. F., ça n’arriverait pas !
On nous cherchait aussi pour nous dire d’aller à Alexandrie, où nous sommes arrivés avant-hier. Nous ne savons pas encore pourquoi, mais je crois que c’est à cause d’une expédition du côté de Constantinople. Fourgues est assez content, parce qu’il dit que ce sera drôle de mouiller en vainqueur là où il a mouillé des milliasses de fois avec de la camelote. Pourvu que ça soit vrai ! Il passe son temps maintenant à me raconter le Bosphore, les détroits de la mer Noire, que je n’ai jamais faits.
Il dit qu’avec du cran, l’affaire est possible, qu’il faut surprendre et ne pas s’arrêter, et qu’en trois jours les Turcs sont cuits. « Seulement, ajoute-t-il, c’est pas tout de dire qu’on y va, il faut y aller. » En attendant, on se repose. Les Anglais sont très gentils et je t’assure qu’on ne se fait pas de bile à Alexandrie. L’équipage en profite. Il y a eu un peu de nez sales, mais Fourgues ferme les yeux puisqu’ils ont travaillé d’arrache depuis trois mois, et que c’est la première fois qu’on déboucle le ceinturon. Moi je me suis mis à faire du courrier, comme tu vois. Mais je voudrais avoir des livres. Depuis le mois d’août je réfléchis beaucoup, surtout que Fourgues me fait voir qu’il y a des tas de choses que je ne sais pas. Avant je ne lisais guère que le journal, mais il me faudrait quelque chose de plus sérieux, rien que pour tenir la conversation avec Fourgues. Envoie-moi une liste, vieux frère, sur la marine et l’histoire d’Europe, et puis des choses classiques. J’achèterai ça en France. Si tu ne m’en veux pas de t’avoir abandonné si longtemps, envoie-moi un paquet de livres que tu auras finis et dont tu n’as pas besoin.
A cause de la nouvelle année, je t’embrasse.