Fourgues a ajouté d’autres choses, mais autant vaut ne pas te les dire, parce que tu t’imaginerais que je deviens trop rouspéteur, et tu sais pourtant si je n’aime pas ça. Le Pamir a fait route pour Marseille d’abord. On a eu assez beau temps, du roulis et du tangage de père de famille, parce qu’on était plutôt léger. Mais ça a suffi pour mettre sur le flanc cinq cents Hindous sur six cents. Presque tout le riz nous est resté. Ils n’ont guère mangé. Ça a mieux valu ainsi, parce que je ne sais pas comment aurait fait notre cuisinier, avec six cents bonshommes à nourrir. Il n’a pas perdu son temps, d’ailleurs. C’est facile à entretenir les Hindous : du riz et de l’eau. Il y en avait une dizaine qui avaient emporté une flûte ou un tambour. Ils n’ont arrêté de jouer depuis Port-Saïd jusqu’au Havre ; ils se relayaient deux par deux. Ils s’étaient installés juste au pied de la passerelle pour que tous ceux de la cale avant qui avaient le mal de mer puissent les entendre, et tout le temps, la nuit comme le jour, ils tapaient sur la peau et jouaient de la flûte. Tu n’as pas idée de ce que ce peut être cette musique orientale. On croirait qu’ils jouent toujours les mêmes notes, et puis pas du tout. Ça va et ça vient comme une pensée. Quand j’étais de quart la nuit, j’avais des fois des envies de dormir en les écoutant, et d’autres fois envie de pleurer. Par moments, je voulais leur dire de se taire parce que je trouvais que c’était trop stupide de se sentir comme cela le cœur gros. Mais cela me devenait nécessaire et j’écoutais tout de même. Je te raconte des bêtises, mon pauvre vieux.
A Marseille, on n’a fait qu’entrer et sortir. Un officier de la mission anglaise est venu nous dire d’aller au Havre avec les Hindous ; mais les officiers supérieurs qui en avaient assez d’être dans les tiroirs de Blangy et de Muriac, et qui avaient depuis un jour fini leur porto et leur whisky, ont demandé à partir tout de suite. Comme c’étaient des lords, ou bien des types à la hauteur, ils ont débarqué sans attendre et les « subs » ont pris leur place.
Le Pamir a fait tout le tour de l’Espagne et l’Atlantique avec les six cents Hindous qui ont été malades pour de bon, et sont arrivés comme des chiffes au Havre. Fourgues disait que c’est un peu barbare, d’autant plus qu’on n’économise rien sur le parcours, et qu’il faudra au moins un mois avant que tous les mal blanchis puissent aller au front.
Ils étaient trop fatigués. Beaucoup ont failli mourir, ils rendaient du sang. Et puis comme ils ont eu froid, les bronchites et les fluxions de poitrine ont commencé. Pour tout médecin il y avait Fourgues, un point c’est tout ! Il leur a donné du rhum dans de l’eau chaude comme remède, car notre coffre à médicaments a été vite vidé. Nous en avons eu trois qui sont morts, ce qui n’est pas beaucoup, disaient les officiers.
On les a débarqués dans l’Atlantique, avec un sac à charbon au pied pour les faire couler. Nous tous Français, ça nous a fait quelque chose. Mais les autres, ah ! là là ! On voit bien qu’aux Indes la vie humaine ne pèse pas lourd.
Tout le monde a été content de les laisser au Havre. Je me demande ce qu’ils vont faire sur le front. Pour se faire tuer, je crois qu’ils ne renâcleront pas ; mais quand on les a vus grelotter et se serrer ensemble sous la neige fondue de fin février, il est probable que dans les tranchées ils mourront comme des mouches. D’ailleurs on avait un peu peur qu’ils n’aient laissé le choléra dans le Pamir et Fourgues n’aime pas beaucoup ça, depuis qu’il en a vu une vraie épidémie en Chine ; aussi il a été très content quand on nous a envoyés faire du charbon à Sunderland, parce qu’il prétend que le charbon de terre, quoique sale, est encore le meilleur antiseptique connu contre la plupart des maladies.
A Sunderland, on a embarqué trois mille tonnes bien pesées, et l’on n’y a pas mis longtemps. Qu’est-ce que ça va coûter à la France, toutes ces centaines de mille tonnes de charbon qu’il faut acheter à l’étranger. Ça ne sera pas dans les prix doux. Je sais bien que les Boches nous ont raflé les bassins du Nord, mais il y en a d’autres en France ; ils ne suffiraient pas à tout, évidemment ; cependant si on les exploitait, en mettant une économie du quart dans les achats, ça ferait toujours autant qui ne sortirait pas, et notre change ne monterait pas comme il fait. C’est tout de même vexant pour un pays, riche comme le nôtre, de donner de cet argent français, et de voir qu’on vous rend la monnaie avec cinq ou dix pour cent de perte. Ça sera du propre si ça continue. J’ai demandé à Fourgues pourquoi on laissait en terre le charbon qui serait bien mieux en soute ou dans des cheminées ; il m’a répondu que c’est à cause d’une loi de salut public sous la Révolution faite pour empêcher les gains illicites, et que le salut public ne permet pas actuellement de se servir des richesses du sous-sol. « C’est comme à H***, a-t-il ajouté, le sous-sol de la France forme un stock intangible ; il paraît qu’il vaut mieux se ruiner que d’y toucher. »
Ce charbon qu’on a pris à Sunderland, ce n’est toujours pas les bateaux français qui l’auront eu, parce qu’on nous a envoyés à la grande flotte anglaise. Les youms préparaient des expéditions pour l’Afrique, la Mésopotamie et les Dardanelles ; il n’y avait plus de bateaux disponibles et comme la flotte de Jellicoë demandait du charbon à grands cris, nous avons été expédiés d’urgence. Je ne te dirai pas où le Pamir est allé pour trouver la grande flotte, parce que c’est archi-défendu. Les journaux anglais n’ont pas le droit d’en parler, et tu peux être sûr que ma lettre serait censurée ; on ne veut pas que les Allemands sachent où sont les bateaux anglais.
Le Pamir a fait deux fois le voyage de là-haut, à partir de Sunderland. Tu peux dire qu’il y en a, des cuirassés, des croiseurs et tout le reste. Qu’est-ce que c’est, ce que j’ai vu près de Fano à côté de ça ? Rien du tout, mon pauvre vieux. Si les youms n’ont pas encore démarré pour la guerre sur terre, je te prie de croire qu’ils ont quelques bateaux et des beaux.
Seulement, ils ne les éreintent pas. Les escadres restent bien tranquilles au mouillage, et, de temps en temps, quand on décide une sortie vers les Boches, ou que les Boches sortent, on leur saute dessus. Comme cela les machines et le personnel ne sont pas en loques, ainsi que dans l’armée navale française. Tu penses si les officiers anglais, qui s’ennuient ferme entre parenthèses, nous ont invités et questionnés, Fourgues et moi, pendant le charbonnage, parce que nous arrivions de l’autre bout de la guerre. Sans blague, ils ont cru qu’on se payait leur tête quand nous leur avons dit que vous vous baladiez la queue en trompette, les croiseurs et contre-torpilleurs surtout, pendant des quarante et cinquante jours de suite, histoire de boucher l’Adriatique. Ils nous ont demandé si c’était aussi l’habitude dans l’armée française, quand un régiment ne se battait pas, de le faire promener derrière les lignes des quatre ou cinq semaines de suite. Et puis des tas d’autres questions où l’on voyait bien qu’ils n’y comprenaient goutte.