Ça ne veut pas dire qu’elle ne fasse rien, la grande flotte. Les croiseurs et contre-torpilleurs surveillent les côtes d’Angleterre et tiennent la croisière jusqu’en Norvège. On a pitié de voir les tempêtes où ils marchent et l’état dans lequel ils reviennent. Dame, on les laisse reposer. On les envoie dans un port, avec des permissions pour tout le monde, et, tu sais, ça fait une riche différence de turbiner près du pays natal, de sentir qu’on le protège et que, quand la faction est finie, on va passer vingt-quatre ou quarante-huit heures en famille.

Ils sont tous gaillards, sauf que ça les fait un peu bisquer de n’avoir pas pu se donner la grande frottée avec les Allemands. A part ça ils trouvent que la flotte anglaise fait son devoir et ne peuvent pas comprendre qu’on nous fasse trimer comme nous leur avons dit. Ce n’est pas pour te chiner, mon vieux, maintenant que tu travailles dans la marine de guerre et que, comme me disait Fourgues, tu es infecté de son esprit, mais les marins anglais sont un peu plus frais que les tiens. Et puis il faut voir la différence d’âge. Quand tu vas d’un bateau anglais à l’autre avec ton charbon, et que tu causes avec l’un et avec l’autre, on dirait qu’on parle à des copains, même quand c’est un amiral. Sur les croiseurs français le commandant a toujours les cheveux et la barbe blanche, ça le fatigue de grimper les échelles, et il a toujours peur d’en dire trop. Fourgues affirme que les grands chefs c’est encore pire, mais je ne les ai pas vus. En tout cas, pour les contre-torpilleurs, ici on les donne à de tout jeunes de vingt-cinq à trente ans, tandis que là-bas tous ceux que j’ai vus avaient la bonne quarantaine, et le poil poivre et sel. C’est comme ça du haut en bas : dix ou quinze ans de différence. L’entrain est à proportion. Je ne sais pas comment je serai à quarante ans, mais il est certain que je la trouverais saumâtre, avec des rhumatismes ou une bonne maladie de foie, d’être planté sur un contre-torpilleur où l’on est rincé du 1er janvier à la Saint-Sylvestre et de commander pour tout potage à soixante-dix hommes. Tandis que, si on me le donnait maintenant, tu parles si je serais content, et si j’irais de l’avant, et je m’en moquerais d’être trempé jusqu’aux os, puisque je saurais qu’entre quarante et cinquante, si j’ai bien servi, je commanderais à une escadre, à des milliers d’hommes, à des tas de bateaux… J’ai peut-être tort et les Anglais aussi, mais je voudrais bien que tu m’expliques pourquoi ce n’est pas pareil chez nous et chez eux.

Je t’ai dit que le Pamir avait fait deux voyages entre Sunderland et la grande flotte. Au deuxième on nous a envoyés au diable vauvert tout à fait au Nord, au beau milieu des îles, où il y avait un temps de chien, et le Pamir a charbonné des flottilles de destroyers et d’éclaireurs. Ceux-là sont tout le temps en route (avec tout de même des repos en Angleterre) vers les eaux allemandes, et ils disent que les Boches ne sortiront jamais pour une vraie grande bataille, mais que ce n’est pas la peine d’essayer de les tirer de leurs trous, parce que leur côte est pourrie de mines et de sous-marins, et que le jeu n’en vaut pas la chandelle, puisqu’on sauterait avant d’avoir pu approcher. Quoique ce ne soit pas ce que disent les journaux anglais et français, je pense qu’on peut les croire ceux-là qui en viennent. « S’il y a une bataille sérieuse, disent-ils, ce sera une surprise et pas autre chose, mais pas parce que nous l’aurons voulu. » Les Boches, paraît-il, seraient renseignés d’Angleterre même, où il reste un tas de leurs compatriotes en liberté, et dès qu’un bateau anglais sort au large, Berlin est prévenu ; tandis que, quand les Allemands viennent bombarder les côtes anglaises, on le sait quand les obus tombent.

Ils disent aussi que l’Entente est trop bonne de respecter les eaux territoriales neutres, et que les Allemands ne se gênent pas, pour se faufiler de Kiel à Ostende ou à Bruges, à emprunter les eaux danoises ou hollandaises. Ça me rappelle ce que j’ai vu sur les côtes d’Italie, à notre premier charbonnage de l’armée navale française. Pendant que nos croiseurs et contre-torpilleurs arrêtaient les bateaux au large, le Pamir a croisé, à toucher la côte italienne, des flottes de bateaux qui remontaient à Trieste ou par là, et ils étaient bien chargés, tu peux m’en croire.

Si c’est ça le blocus qu’on fait contre les Boches, ils ne sont pas près de crier « Kamerad ». Je voudrais bien que tu me dises aussi combien de cargaisons de contrebande l’armée navale a saisies ? Je te pose des tas de questions, mais c’est parce que tu m’as écrit dans ta dernière lettre que cela t’intéressait de savoir ce qui se passe hors de ton Auvergne.

Comme tu as ajouté que mon esprit se forme avec la guerre, je m’adresse à mon ancien enseigne de vaisseau, s’il vous plaît, pour me former la jugeotte. Quant à moi, je te raconte tout ce qui me vient sous la plume, tout comme je faisais quand tu disais que je te parlais à la coche. C’est déjà bien joli que j’aie appris à écouter. Bon Dieu ! ce que je pouvais être stupide, il y a seulement deux ans. Mais Fourgues prétend aussi que je me forme.

Il m’a tout de même joué un sale tour ce farceur-là. Depuis qu’on est revenu à Newcastle, il m’a vissé à bord et est allé prendre l’air à Londres. Il faut te dire que nous avons reçu, en revenant d’Écosse, un de ces petits ouragans de printemps qui a mis deux chaudières en bottes, et desserré les manchons de notre arbre cassé, qu’on trimballe depuis le mois d’août. Alors, comme le Pamir n’avait pas dételé depuis Alexandrie, Fourgues a dit qu’il ne marchait plus, qu’il voulait qu’on fasse passer le bateau au bassin, qu’on visite sa coque, qu’on retube les chaudières et qu’on change l’arbre de couche. Les youms voulaient le renvoyer encore une fois là-haut, avec trois mille tonnes de charbon pour la flotte, mais Fourgues a répondu qu’un vieux renard comme lui savait quand un bateau en a sa claque, et qu’il ne tenait pas à ce que le Pamir reste en panne, comme un idiot, attendu que c’est lui Fourgues qu’on attraperait et pas les autres.

Pour qu’on lui fiche la paix, il a pris le train le soir même. Pendant qu’il faisait sa valise, il m’a appelé dans sa cabine :

— Tiens, petit, voilà un papier. Je te laisse le commandement du Pamir et de toute la boutique. Tu le feras rentrer au bassin et remettre à neuf. Je verrai si tu sais te débrouiller. On m’a fait le même coup à Melbourne sur mon bateau d’alors, quand j’en savais moins long que toi. Quand la coque sera repeinte, les chaudières retubées et l’arbre remplacé, tu me télégraphieras au Charing Cross Hotel, à Londres. Je te donne dix jours. Débrouille-toi.

— Mais, commandant, à qui faut-il que je m’adresse ?