— Tu as une langue et tu es commandant. Moi je vais faire du raffût à Londres pour avoir la T. S. F., et si l’armateur ne veut pas, j’irai à Paris. Mais tu m’entends, je ne veux pas entendre parler du Pamir avant de recevoir le télégramme : « Paré ». C’est compris !

— Bien sûr, commandant, mais…

— Tara-tutu ! Voilà les clefs, les papiers, les chèques et tout. Si tu es paré dans dix jours, je m’arrangerai pour te faire passer capitaine au long cours, parce qu’alors on pourra te donner une barque à toi tout seul. Sinon, mon petit, barca !

Il m’a serré la main et est parti. Alors, depuis quatre jours je me débrouille, mon vieux. C’est comme si l’on t’avait donné le commandement de l’Auvergne. Ce n’est tout de même pas la même chose d’être le maître ou bien d’obéir. Il y a des tas de trucs où il faut prendre des initiatives, au lieu d’écouter et d’exécuter. Avant, c’était moi qui disais que Fourgues avait parfois la main un peu dure, mais je crois bien que, pour que ça marche, il faut avoir l’œil partout et ne pas rater les gens. Je suis tout le temps en bleu de mécanicien à fouiner près des chaudières et dans le tunnel de l’hélice. Ça avance. Le Pamir a été gratté et l’on passe aujourd’hui la deuxième couche de peinture. Il y a déjà une chaudière et demie de retubée. Fourgues a bien calculé son affaire. Ça peut être fini en dix jours, en ne perdant pas une heure. On en met. L’équipage va bien. Tu sais ce que c’est un bateau qu’on a dans le sang. Et puis, quand on voit qu’on sert à quelque chose… Ah ! mon vieux copain ! Si l’on est paré en dix jours, le roi ne sera pas mon cousin.

Malte, 17 juin 1915.

Mon cher ami,

Je crois que le Pamir est enclenché pour de bon cette fois-ci dans l’affaire d’Orient. Nous y voilà depuis bientôt un mois et demi et ça n’a pas l’air de vouloir finir tout de suite. Je ne demande pas mieux, parce qu’en ce moment il n’y a guère que par ici qu’on fasse des choses intéressantes. Fourgues est content, lui aussi ; on remue, on transporte du matériel. Ce n’est pas nous qui faisons le grand travail, mais enfin la marine marchande fait tout ce qu’elle peut et le vieux Pamir ne perd pas son temps.

Il va tout seul maintenant, depuis qu’on lui a remis un arbre neuf et des tubes ; autant dire qu’il est tout à fait requinqué. A Newcastle, je n’ai pas été paré en dix jours, mais en onze. Comme c’était bien avancé tout de même le dixième jour, j’ai envoyé à Fourgues ce télégramme : « Paré ». Mais j’avais un peu la frousse qu’il arrive sans que ce soit tout à fait terminé, alors j’ai fait travailler nuit et jour le dernier jour, et l’équipage n’a pas flanché. Bref, quand Fourgues est arrivé, on mettait de l’eau dans le bassin et une heure après le Pamir était le long des quais. Fourgues a bien vu que j’avais un peu carotté, mais il n’a rien dit parce que son petit voyage l’avait mis de bonne humeur.

— C’est très bien, petit ; je vais envoyer un rapport au patron et dire qu’on peut te donner un bateau quand il y en aura un de disponible — ce qui n’est pas tout de suite, d’ailleurs.

J’ai plutôt fait la tête, car tu devines si j’aurais été content de commander un rafiot pendant la guerre. Mais Fourgues m’a expliqué. Il avait eu le temps de pousser à Paris et de rapporter des tas de renseignements. Il paraît qu’en France on a complètement suspendu toutes les constructions neuves, parce que la guerre sera finie avant la fin de l’année et qu’il ne faut penser qu’au travail de guerre et de munitions. Comme tous les bateaux marchands sont pris à l’heure présente, ce n’est pas tout de suite que je pourrai en commander un. Fourgues a vu l’armateur et l’affaire a été chaude, parce qu’il n’a pas voulu payer la T. S. F. Il dit que le Pamir a marché comme cela depuis bientôt dix mois et que ce n’est pas la peine de faire la dépense, et que la T. S. F., c’est bon pour les journaux illustrés qui racontent de belles histoires là-dessus, mais qu’au fond ça ne sert pas à grand’chose. Il n’y a rien à faire avec l’armateur et Fourgues est allé au Ministère de la Marine, où on lui a répondu à peu près la même chose. Il paraît qu’on est tout à fait tranquille sur mer, qu’on a la maîtrise, que les sous-marins allemands c’est du bluff, et que les Allemands n’en ont pas. Fourgues n’est pas tout à fait de cet avis. Il dit que les Allemands ne sont pas si bêtes que de nous laisser tranquilles sur mer et qu’ils nous préparent un chien de leur chienne. Mais tous les gens officiels ne veulent pas entendre parler de ça. En résumé, il n’y a rien à faire et le Pamir est parti comme avant. L’armateur avait dit de ne rien ajouter, pas même une barrique en tête du mât pour la vigie. Mais Fourgues l’a fait installer sous prétexte que cinquante francs de plus ou de moins, ça ne ruinerait pas l’armateur ni les actionnaires. Ils ne perdent pas leur temps, ces messieurs : le Pamir, qui a bientôt vingt ans d’âge, leur est payé aux environs de mille francs par jour de location, sans compter le charbon, les avaries, les assurances, le fret, et tout. Les actionnaires n’ont qu’à ouvrir les poches, ça tombe dedans. A ce train-là ils auront de quoi se payer en un an deux ou trois autres Pamirs, mais ça ne leur suffit pas pour allonger les quelques milliers de francs de la T. S. F. Ah ! j’oubliais une autre histoire. Tu te rappelles qu’on a tapé dans le croiseur Lamartine, à notre premier charbonnage en mer et que nous nous étions démoli une embarcation et ses bossoirs. Ce n’était pas la faute à Fourgues, tu t’en souviens, et il avait dit qu’on répare tout cela à Newcastle. Mais l’armateur a refusé net de rien payer, disant que ce genre d’avaries n’était pas compris dans le traité. La marine a refusé aussi sous prétexte qu’elle n’est pas responsable désormais sur un bateau où il y a un capitaine qui n’est pas de l’État. Elle a demandé un rapport à Fourgues et elle va en demander un au Lamartine. Tout ça va faire des tas de papiers et des histoires à n’en plus finir. On part tout de même avec les deux embarcations de sauvetage et Fourgues préfère payer la neuve de sa poche plutôt que de ne pas l’avoir fait mettre.