A Newcastle, le Pamir a chargé des canons de campagne pour le corps expéditionnaire anglais des Dardanelles, et des obus pour les gros canons de leurs cuirassés. Ce n’était pas le même calibre ; on a mis les canons dans la cale avant et les obus derrière. Il nous restait pas mal de place dans la cale arrière, parce que les obus de douze pouces sont plutôt lourds et n’encombrent pas. Alors on nous a dit de passer à Gibraltar où nous prendrions le matériel et le train d’une compagnie de soldats qui s’en allait à Gallipoli, et qui partirait en même temps que nous sur un autre bateau. Tout cela c’était un peu compliqué, mais on en a vu d’autres depuis la guerre. D’ailleurs les Anglais ne se frappent pas. Les officiers chargés de l’embarquement des munitions venaient cinq minutes par jour, regardaient et s’en allaient. C’est la première fois que le Pamir chargeait des obus, et des vrais, chargés en cordite, et tu penses si on avait peur que l’un d’eux ne tombe à fond de cale en faisant tout sauter. Fourgues en a profité pour faire changer tous les câbles des treuils et des ferrures des mâts de charge, en disant qu’ils étaient un peu vieux et qu’il ne garantissait pas leur solidité. Les Anglais n’ont pas fait tant d’histoires et nous ont passé du beau câble tout neuf, en bel acier. Nous avons même deux ou trois cents mètres de rabiot. Quand je te dis que le Pamir est parti complètement retapé !

On a mis dix jours pour arriver à Gibraltar, ce qui est plutôt long, mais comme on a rencontré pas mal de brume et qu’avec cette cargaison-là Fourgues ne tenait pas à attraper une collision, il avait fait diminuer de vitesse. Pense donc, nous avons le chargement de munitions de deux grands cuirassés anglais, et si le Pamir était allé par le fond, les deux cuirassés en auraient eu au moins pour deux mois avant de pouvoir lancer un seul obus sur les Turcs. Vraiment, Fourgues sait naviguer. Quand on transporte de la camelote quelconque, ça lui est égal de piquer dans la plume, et d’y aller comme un sourd, mais là il faisait tout le temps des rondes dans la cale pour voir si l’arrimage était solide et s’il n’y avait pas de caisses de gargousses crevées ou des obus en balade.

Les Anglais nous avaient arrimé ça proprement d’ailleurs, avec du beau chêne et du sapin tout neuf ; il n’y avait pas de danger que ça remue. Le Pamir est riche, tout ce bois-là n’est pas perdu, et Fourgues espère bien qu’on lui donnera encore à transporter des munitions, puisqu’il est arrangé pour en recevoir et parce qu’on a l’impression de mieux travailler pour la guerre.

A Gibraltar, la compagnie de soldats dont le Pamir devait prendre le matériel nous avait attendus jusqu’à la veille. Mais comme on a eu du retard à cause de la brume et que la compagnie était appelée d’urgence en Orient, elle était partie en empilant son matériel sur le pont de son bateau. Mais les Anglais n’ont pas voulu perdre les cent tonnes disponibles du Pamir et l’on y a vidé un grand tas de confitures, de conserves, de chocolat qui attendait sur les quais. Ils se nourrissent bien les soldats anglais et ça doit coûter chaud à l’Angleterre, cette guerre-là. Nous avons acheté à Gibraltar du tabac, des cartes et des vins d’Espagne. Ce n’est pas cher et c’est de bonne qualité. Seulement on s’ennuie ferme dans ce pays-là. Il paraît que c’est à cause de la guerre. Il n’y a que le paysage de bien, avec le rocher. Pour le reste on dirait une colonie.

Le Pamir est allé droit sur Moudros, où on lui avait dit de se rendre et de recevoir les ordres sur place. En Méditerranée le temps n’a pas été trop mauvais, mais tout de même Fourgues avait bien raison ; on ne sait jamais ce qui va arriver comme temps ; le vent change sans qu’on sache pourquoi et la mer grossit en une heure. Le Pamir a été ballotté pas mal, d’autant plus que Fourgues ne voulait pas aller trop vite, toujours à cause des explosifs qu’on avait dans le ventre. D’ailleurs, ce n’était pas la peine d’emporter ces obus, parce qu’arrivés à Moudros, on nous a dit que, sur les deux cuirassés qui devaient les prendre, l’un avait été coulé la semaine passée par un sous-marin devant les Dardanelles, et l’autre, après avoir failli y passer, était retourné à Malte pour se faire réparer. C’est tout de même un peu idiot de n’avoir rien su de tout cela à cause de la T. S. F. qu’on n’a pas. Nous avons eu l’air de tomber de la lune avec nos obus pour le … et le … et tout le monde s’est moqué de nous.

Si on avait été renseigné, Fourgues serait entré à Malte pour savoir quoi faire des munitions, parce qu’elles sont d’un modèle modifié et ne peuvent pas être employées sur les autres bateaux anglais qui sont là. Alors nous avons gardé les munitions et débarqué les confitures et conserves. Pour ça il n’y a pas eu de difficultés, car tout le monde voulait les prendre ; le débarquement n’a pas fait long feu. Quant aux canons de campagne, personne n’a voulu les débarquer, parce qu’il paraît qu’ils appartiennent à la guerre et que les billets de destination n’étaient pas assez clairs. Nous avons perdu deux jours à attendre des ordres d’Égypte et du quartier général anglais. On nous a dit alors d’aller à Alexandrie, où ces canons seraient attribués à une brigade en formation. Pendant ce temps les troupes de Gallipoli demandaient des canons à cor et à cri et nous n’avions qu’à les y porter puisque le Pamir était tout près. Mais notre ordre était impératif et nous sommes allés à Alexandrie. Arrivés là on nous a dit que la brigade anglaise était déjà partie et qu’il fallait la rejoindre dare-dare à Gallipoli, sans quoi elle aurait des munitions et pas de canons. Nous sommes repartis aussitôt et le Pamir est arrivé devant la côte où vont les troupes qu’ils appellent Anzac, et l’on a débarqué les canons comme on a pu. La brigade avait été plutôt canonnée depuis son arrivée, et sans pouvoir répondre puisqu’elle n’avait pas de canons, et l’on a un peu fait la tête au Pamir qui n’en pouvait mais. On est resté là pendant cinq jours, parce que les moyens de transport sont plutôt rares et la côte plutôt raide. Les Turcs ont tiré sur le Pamir des gros obus qui tombaient un peu partout tout autour, mais aucun ne nous a touchés. Fourgues était content comme un dieu. Il était avec sa jumelle appuyé sur le bastingage et regardait le départ des coups :

— Tiens, petit, celui-là trop court… Celui-là trop long… Ils n’auront pas le vieux Pamir.

Il y avait à côté le vapeur Terre-de-Feu, qui transportait du fourrage et près duquel on est resté pendant deux jours. C’est le père Plantat, un ami de Fourgues, qui le commande, et il est venu manger à bord. Plantat a fait la mer Égée depuis le début des Dardanelles et il nous a donné tous les tuyaux ; je crois que tu le connais, il m’a dit qu’il se rappelle de toi ; il est toujours aussi je-m’en-fichiste. Il a dit que toute cette affaire d’Orient est cuite, qu’on n’ira jamais à Constantinople parce qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait au début et que c’est trop tard maintenant, que les Turcs ne se laisseront plus surprendre, et envoient tout le temps des mines et des sous-marins.

Il a dit aussi qu’au commencement, quand on a perdu le Bouvet et les autres bateaux, il n’y avait qu’à pousser dur sans regarder derrière soi, qu’on aurait passé dans un fauteuil et qu’alors en un jour Constantinople aurait été réduite par nos canons, mais qu’il y a eu des tas de retards diplomatiques avant et des tas d’indécisions pendant, et que ce n’est pas la peine de s’exciter là-dessus désormais. On y perdra du monde et de l’argent et des bateaux, et on sera obligé de s’en aller sans avoir rien fait.

Je te raconte tout cela comme Plantat l’a dit. Mais je passe toutes les raisons qu’il a données, et que tu dois connaître mieux que moi sur ton Auvergne, où tu reçois tous les T. S. F. C’est la première fois que Fourgues et moi entendions quelque chose de sérieux sur l’affaire d’Orient, parce qu’on n’a que les journaux ou bien des histoires de personnages officiels qui disent tous que c’est pour demain la prise de Constantinople. Depuis que j’ai commencé l’histoire maritime que tu m’as envoyée, je me disais tout le temps, en lisant les rapports des amiraux et des ambassadeurs de jadis, « quels tas de blagueurs ». Mais j’oubliais qu’on ne s’en est aperçu que cent ou deux cents ans après, quand on a fouillé les archives, et que sur le moment ils avaient l’air d’être des types épatants. Maintenant que je réfléchis et que j’écoute des gens comme Fourgues et Plantat, qui ne se laissent pas mettre le doigt dans l’œil, je vois bien que pendant cette guerre c’est la même cérémonie. Plus il y a de journaux, moins on sait la vérité. Ce n’est pas le Pamir qui fera gagner la guerre, bien sûr, mais je veux être pendu si nous savons jamais pourquoi ni comment on l’envoie ici ou là, et de là, ailleurs.