Quand il est dans un endroit, les chefs disent qu’évidemment il y a un peu de pagaye dans cet endroit-là, mais que ça va se tasser bientôt, et qu’en tout cas ça va bien partout ailleurs. On est content, et quand le Pamir arrive ailleurs — il se promène pas mal, comme tu as pu le constater — on entend la même antienne. Alors quoi ? Tout le monde ment. C’est les poilus et les marins qui trinquent.
D’ailleurs on ne peut pas penser que tout va pour le mieux quand on a eu une corvée comme la nôtre après Gallipoli. Je t’ai écrit à l’autre feuille que cette brigade sans canons avait été pas mal canonnée en deux jours ; la côte est dure comme du marbre, les canons turcs sont sur les hauteurs et il n’y a pas moyen de s’abriter contre eux. Quand ils ont réglé leur tir et que ça commence à tomber un peu trop près, il n’y a qu’à changer de place si on peut, ce n’est pas avec la main qu’on arrêtera les crapouillots. Bref il y avait pas mal de blessés, sans compter ceux qui avaient attrapé la fièvre ou la cliche en quarante-huit heures et étaient à moitié morts. Pas un bateau-hôpital sur rade. Comme le Pamir était en partance pour Malte à cause des obus qu’il devait porter à ce cuirassé en réparation, on nous a embarqué une centaine de bras et de jambes démolis et autant de malades. Heureusement qu’il nous restait les planches des Boches du Maroc et l’arrimage des canons de campagne. On a pu fabriquer toute une série de cadres sur le pont et dans la cale avant. L’équipage a travaillé, c’était splendide. Mécaniciens, soutiers et matelots de pont, tout le monde a cloué, vissé, tapé pendant quatre jours. On peut faire ce qu’on veut avec des gars pareils. Fourgues avait beau chanter et dire que ça n’allait pas assez vite, il avait tout de même la larme à l’œil, d’autant qu’à peine un cadre était fini, il arrivait un pauvre bougre qu’on fourrait vite dedans, avec une pauvre tête de moribond et un sourire aussitôt qu’il était tranquille. Des fois il en arrivait trois ou quatre à la fois, qu’on posait où on pouvait pendant qu’on clouait les dernières planches de leur lit ; les coups de marteau leur faisaient mal à la tête, mais ils attendaient en souriant. Enfin, le Pamir est parti avec ses explosifs dans la cale arrière et ses malades devant et un peu partout. On a pu nous passer un jeune médecin et deux infirmiers ; je ne sais pas comment ils ne sont pas morts de fatigue avec leurs deux cents malades et blessés. En fait de remèdes et d’antiseptiques, on avait une seule caisse qui a été vidée avant Matapan. Les fiévreux et les coliquards se sont remis assez vite, et comme il fallait les remettre d’aplomb, l’équipage du Pamir m’a demandé de leur passer son vin et sa viande si on n’en avait pas assez pour tout le monde. Comment veux-tu qu’on punisse des oiseaux pareils quand ils font du chahut à terre ? Pendant quatre jours les hommes du Pamir ont bu de l’eau et mangé des fayots ou du riz qui nous restait des Hindous, et rien de plus, car la cambuse était raclée. Fourgues a donné tout son rhum, son marc, ses cigarettes et ses cigares. Moi qui n’avais rien, j’ai passé des mouchoirs et des chemises pour les pansements. On a eu la veine que personne n’est mort dans la traversée, parce qu’il a fait beau tout le temps, et que Fourgues avait fait mettre à petite allure afin de ne pas secouer les blessés. C’étaient presque tous des gens d’Australie ou de Nouvelle-Zélande : des os, de la stature et pas beaucoup de graisse. Ceux qui allaient mieux nous ont raconté un peu leurs affaires. Ils croyaient partir des Antipodes pour défendre la vieille Angleterre sur le front de France, et ce n’est pas tout à fait ce qu’ils attendaient, de se battre contre les Turcs dans un pays où il n’y a rien à faire. On a beau les payer des cinq et six francs par jour et par simple soldat, ils trouvent que ce n’est pas chic de leur donner une besogne without any chance, comme ils disent. Mais tout ça se réglera plus tard ; pour le moment ils sont assez contents, parce qu’après Malte ils espèrent aller visiter Londres qu’ils ne connaissent pas.
A Malte, ils ont tous été rapidement débarqués à terre. On ne peut pas dire le contraire, les Anglais gaspillent l’argent et considèrent la guerre comme un sport, au lieu d’une question vitale ainsi que nous, mais ils ont des services d’arrière absolument princiers ; chez eux, à Gibraltar, à Malte, en Égypte, on est forcé de le reconnaître. A peine amarré, le Pamir a été envahi par des médecins et des nurses à la douzaine, et si nous n’avons pas pu les soigner beaucoup à bord, je suis bien tranquille sur leur compte à Malte. D’ailleurs je ne me suis guère amusé dans ce pays-là, et je ne comprends pas que tous les camarades s’excitent dessus. C’est peut-être qu’après cinquante ou soixante jours de mer on se trouverait bien en Patagonie ou à Tombouctou. Toute l’île est en pierre, pas de végétation, à peine deux promenades et le soir un sale bouibouis, où on est serré comme des harengs. Tu dois connaître cela mieux que moi, car tu es avantageusement connu par les garçons du beuglant à qui tu as cassé quelques soucoupes et qui ont ri quand je leur ai demandé si tu étais passé par là. Il est probable que je ne te rencontrerai jamais, car il y avait dans le port pas mal de gros bateaux français, mais pas plus d’Auvergne que sur la main.
On m’a dit que vous aviez hissé le pavillon amiral à cause que le cuirassé amiral est allé au bassin, et que vous vous promenez du côté de la Crète. A la prochaine fois, mon vieux.
Quant à nous, nous avons laissé nos obus, quoique le cuirassé anglais soit reparti pour Portsmouth où on va le désarmer, parce qu’il lui faudra bien six mois avant de pouvoir tirer un coup de canon : il a été bien touché. Les youms voulaient qu’on retourne avec les munitions en Angleterre, mais Fourgues n’a pas voulu marcher. Il a dit qu’avec la chaleur et sans rien pour ventiler les soutes, il ne voulait pas garder des obus sur le Pamir, parce qu’un de ces quatre matins ça sauterait sans crier gare. Les autorités ont regimbé parce qu’elles disent que ces munitions leur resteront sur les bras à Malte, puisqu’aucun autre bateau n’a des canons du modèle qu’il faut. Mais quand Fourgues a quelque chose dans la tête et qu’il est sûr d’avoir raison, il n’y a ni Dieu ni diable pour l’en faire démordre, et on a bien été obligé de vider les munitions. Maintenant, nous sommes à vide, mais il est probable qu’on va nous réexpédier dans le Levant où tout le monde prétend que des opérations décisives vont être faites, et qu’on arrachera le morceau cette fois-ci. Fourgues n’en est pas sûr, et pour te dire ce que je pense, moi non plus. Il faudrait qu’on sache mieux ce qu’on veut faire. Voilà le Pamir qui est là depuis huit jours à gagner mille francs par jour sans rien faire. Crois-tu que ce n’est pas un bel argent gaspillé ? Et puis il fait un de ces sirocos qui nous met tous sur le flanc. Fourgues et moi passons notre temps sur la passerelle à nous éventer en regardant les manœuvres des grands patouillards qui viennent et qui sortent. C’est du joli travail, il faut s’incliner. Fourgues est enthousiasmé et pourtant il manœuvre bien, lui. On dirait qu’on est à Paris devant la gare Saint-Lazare, tellement il y a de petits et de grands bateaux, jamais une collision.
Pour te parler de moi, j’ai reçu une lettre de La Rochelle où ma fiancée m’écrit que, puisque la guerre a l’air de se tirer en longueur, il n’y a pas de raison pour attendre la fin, et qu’on pourrait se marier à la première occasion. Moi, je veux bien, mais je te demande ton avis, si tu crois qu’il ne vaudrait pas mieux attendre la paix et ne pas se marier en coup de vent. J’ai mis de côté un millier de francs, quoique l’armateur ne nous donne pas un radis de plus qu’en temps de paix, et avec ça on pourra toujours s’installer. On tâcherait que tu sois en France pour être là au mariage. Écris-moi ce que tu en penses. Par moments, j’ai un peu de cafard d’être toujours en route et de ne jamais savoir quand ça finira. Je voudrais bien être comme Fourgues ; quand il broie du noir, il engueule tout le monde et ça passe. Mais moi ce n’est pas mon genre. Il est parti à terre tout à l’heure, parce que l’attaché français veut lui donner des ordres. Peut-être que ce soir on saura où on va. Mais le courrier de l’armée navale part tout de suite et je ne veux pas le manquer. Porte-toi bien, mon vieux, écris-moi.
Arkhangel, 15 septembre 1915.
Mon cher ami,
Si tu as bien reçu les trois ou quatre cartes postales que je t’ai envoyées depuis bientôt trois mois, tu as dû te demander où le Pamir allait s’arrêter : Gabès, Brest, Trondhjem, ce n’est pas tout à fait sur le même parallèle. Nous voici encore plus haut, mais il n’y a rien au-dessus et tu n’as pas à craindre que nous essayions de redécouvrir le pôle Nord. D’ailleurs, tout ça s’enchaîne très bien, comme tu verras. On a vu des choses intéressantes ; ici il ne fait pas trop chaud en été, le vieux Pamir et toute la bande sont très contents de leur balade.
Fourgues est revenu à Malte avec ordre de partir tout de suite pour Sfax en Tunisie. Il a voulu savoir pourquoi, mais on lui a répondu d’exécuter les ordres sans s’inquiéter du reste. Alors on a poussé les feux et on est sorti du barrage à la nuit. Les Anglais savent installer leur protection de rades et de ports. Partout où il y a des navires de guerre au mouillage ou des navires de commerce chargés, ils ne les obligent pas à veiller contre les sous-marins : des filets, des bouées, un bon réseau de chalutiers en surveillance, et les gens qui sont à l’intérieur n’ont qu’à dormir sur leurs deux oreilles. Ça ne veut pas dire que ça suffise pour écarter les sous-marins, mais tout de même on ne contraint pas les gens à une veille inutile. En tout cas, il vaut mieux s’assurer contre les sous-marins en reconnaissant qu’ils existent, plutôt que de dire publiquement qu’ils n’existent pas et de tenir en fait tous les marins sur le qui-vive.