— C’est vous le Pamir ?

— Un peu, dit Fourgues.

— Eh bien ! voilà douze avions que vous devez prendre.

— Ça, mon vieux, vous les mettrez à la remorque si vous voulez, mais quant à prendre douze avions à bord c’est midi passé, nos cales sont pleines.

— Pas du tout. Voilà deux jours que j’attends à Miramas et j’ai reçu cette nuit l’ordre d’embarquer les douze avions sur le Pamir. C’est de première extrême urgence.

— Ah ! oui, et depuis quand est-elle partie de Paris votre première extrême urgence ?

— Depuis vingt-trois jours !

Qu’est-ce que tu veux, mon vieux, ça vous désarme des coups pareils ! Quand Fourgues a entendu que ce pauvre bougre était depuis vingt-trois jours avec douze avions sur les bras sur les grands chemins de France, il a dit qu’il allait essayer de prendre ce qu’on pourrait. Nous avons pu en caser six, trois devant, trois derrière. Ce sont des petits monuments de caisses et quand ça se trimballe au bout du treuil, il faut veiller à ne pas recevoir un coin dans la mâchoire ! Et puis, pour arrimer ça ! Il y avait juste la largeur, et on a fourré des ficelles par-dessus pour les amarrer à bâbord et à tribord. Elles montaient jusqu’à la passerelle, les caisses. Mais le bonhomme de la guerre est revenu à la charge et a dit que, puisque le Pamir avait ordre de prendre douze caisses, il fallait embarquer les six qui restaient, quitte à faire une deuxième rangée au-dessus de la première. Alors Fourgues a lâché la grande bordée ; il a sorti des jurons que je ne connaissais pas encore, mais qui sont bien, je te le garantis. Il a dit que son bateau était plein comme un œuf, que ce n’était pas l’habitude d’empiler de la cargaison jusqu’au haut des mâts ; qu’il avait besoin d’y voir pour naviguer ; qu’il n’était déjà pas sûr que les six premières caisses ne ficheraient pas le camp à l’eau au premier coup de tabac, et que les six autres iraient peut-être là-bas par la voie des airs, mais sûrement pas par le Pamir. Là-dessus il a donné l’ordre d’appareillage et l’on s’est cavalé, pendant que les trois citoyens, le convoyeur, le militaire et le marin, s’attrapaient comme des putois sur le quai.

Heureusement qu’on n’a pas eu le gros mauvais temps de Marseille à Milo. Rien que du roulis et du tangage ordinaires, juste assez pour nous donner la frousse sur l’arrimage de la cargaison. On entendait des bruits sourds de colis qui se promenaient dans la cale, et il doit y avoir de la camelote dans un bel état. On n’a pas encore ouvert…, mais ce sera du propre, et c’est nous qui serons empoignés. Mais Fourgues fera de la musique, car il n’aime pas encaisser quand c’est la faute des autres. Je ne sais pas trop comment seront les avions emballés dans les caisses. Comme elles étaient sur le pont, elles avaient de grands mouvements, et nous avons eu beau raidir les ficelles d’amarrage, les caisses se promenaient un peu et ça faisait « boum » à chaque coup de roulis.

A Milo, personne n’a voulu débarquer nos colis qu’on avait pris sur le mauvais train, parce que le chef de l’unité militaire à qui ils étaient destinés et qui devait se trouver là était parti depuis plusieurs jours. Nous n’avons pas encore pu savoir où il faudra le trouver. Dire que c’est tout le temps la même chose ; il y a de quoi rager. Sur cette rade de Milo, il y avait un tas de navires de guerre, français, anglais, russes et italiens, parce qu’il paraît qu’on est prêt à bondir sur les Grecs s’ils continuent à continuer. Les Anglais, qui sont arrivés les premiers, n’ont pas fait long feu pour installer les filets et un barrage contre les sous-marins. C’est très gentil de dire, dans les journaux et à la tribune, que les sous-marins n’existent pas… mais il vaut mieux prendre des précautions, parce qu’ils commencent à caramboler des bateaux un peu partout. Fourgues dit qu’il aurait préféré avoir eu tort, mais que tout ce qu’il pensait commence à se réaliser sur mer, et que c’est fichant d’avoir été Cassandre à ce point-là. Pendant ce temps, le Pamir continue à ne pas avoir la T. S. F. ni des canons, ni rien pour se protéger contre les sous-marins. Il n’est pas seul. A Milo et à Moudros, où nous sommes maintenant, il y a sept ou huit bateaux sur dix qui n’ont pas la T. S. F., et je te prie de croire qu’il faut entendre les commandants et les officiers de ces cargos-là. Mais qu’est-ce que ça peut faire tout ce qu’ils disent et qu’ils pensent ? On sait bien qu’ils marcheront toujours. S’ils sont culbutés par un sous-marin, on mettra dans le journal : « La piraterie boche. — Tel bateau a été coulé. Il ne transportait pas de personnel militaire. »